Éditoriaux Avvenire

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Agorà - La chercheuse Joan Taylor mène une enquête historique sur ce que nous pouvons savoir des premières années du Christ et du contexte dans lequel il a vécu.

par Luigino Bruni

publié dans Agorà di Avvenire le 24/12/2025

Pour aborder le contenu de La vera storia di Gesù Bambino (La véritable histoire de l'enfant Jésus) de Joan Taylor (Sonda, 432 p. 24,90 €), il convient de commencer par la conclusion : « Ce livre a examiné ce que nous pouvons savoir de l'enfance de Jésus grâce aux témoignages littéraires et archéologiques [...]. Nous avons vu qu'il existe en général un profond scepticisme parmi les historiens : il n'est pas certain que l'on puisse savoir quoi que ce soit sur Jésus avant sa mission d'adulte. On soutient souvent qu'il est né à Nazareth, même si aucune source paléochrétienne ne l'affirme. De même, l'hypothèse selon laquelle il ne serait pas un descendant de David est également répandue, bien qu'elle soit largement documentée dans la première littérature chrétienne ». Elle conclut par sa thèse générale : « Un scepticisme que nous avons contesté ici ». En effet, selon Taylor, qui est une chercheuse sérieuse et reconnue dans le domaine des origines du christianisme et du judaïsme du Second Temple, « il semble clair que Jésus était un enfant sur lequel pesaient de fortes attentes, un poids qui venait du passé et qui façonnait une identité juive claire en tant que descendant de David, du fait qu'il était originaire de Bethléem mais arraché à sa maison ancestrale, réfugié en Égypte et émigré en Galilée, conscient de la persécution ».

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Un livre bien écrit, documenté et sérieux, bien qu'il s'adresse à un public de non-spécialistes, très précieux pour se faire une bonne idée du contexte historique et religieux dans lequel Jésus est né et a vécu son enfance (le livre se termine avec la présentation de l’enfant Jésus au temple). Taylor ne nous présente pas de thèses particulièrement nouvelles sur l'enfance de Jésus, surtout si l'on compare son livre aux études menées au cours des cinquante dernières années, c'est-à-dire depuis que les exégètes et les historiens ont commencé à prendre au sérieux les données historiques rapportées par les évangiles sans les rejeter trop rapidement comme des mythes ou des fantaisies narratives des évangélistes, comme cela avait été largement le cas depuis le XIXe siècle, en particulier dans le milieu protestant. Les recherches les plus récentes ont inversé la charge de la preuve : avant de rejeter une donnée rapportée par le Nouveau Testament, il faut apporter des preuves historiques contraires, sinon il vaut mieux faire confiance à ces auteurs anciens. C'est ce que fait Taylor, qui récupère ainsi certains éléments d'historicité sur des questions anciennes que les historiens avaient naguère rejetées comme infondées. Parmi ceux-ci, les récits de l'enfance de Matthieu et Luc, les deux seuls à en parler parmi les évangiles canoniques, avec des diversités importantes : la centralité de Joseph chez Matthieu, celle de Marie chez Luc, l'environnement royal (les mages, Hérode) chez Matthieu et celui de la pauvreté chez Luc (les bergers), et bien d'autres encore. Taylor met également en valeur d'autres détails présents dans certains évangiles apocryphes, en particulier le proto-évangile de Jacques et l'Évangile des Hébreux.

Une large place est accordée aux différentes questions liées à la famille et aux proches de Jésus, qui ont toujours été celles sur lesquelles les historiens ont eu les doutes les plus importants et les plus radicaux, touchant certains aspects centraux de la tradition catholique et des dogmes mariaux (la virginité perpétuelle de Marie, l'Immaculée Conception...). Elle s'attarde également longuement sur la vexata questio du lieu de naissance historique de Jésus - Bethléem ou Nazareth : Taylor penche pour le premier -, sur l'historicité du massacre des innocents, des rois mages et de l'étoile. La chercheuse anglaise discute les différentes hypothèses anciennes et récentes à la lumière des fouilles archéologiques (très présentes dans le livre), expose les nombreuses thèses des chercheurs, montre la difficulté de ces récits sur le plan historique, puis ajoute, conformément à son approche fondamentale : « Mais cela ne signifie pas que les événements étaient tous complètement faux ». Une lecture consciencieuse, que certains qualifieraient de conservatrice (qui recourt à l'hypothèse des évangiles de l'enfance basés sur les souvenirs des proches de Jésus), mais qui, honnêtement, ne nous dérange pas, notamment parce qu'elle est toujours présentée avec respect et le bénéfice du doute.
Mais nous la suivons moins lorsqu'elle en vient à dire, avec une créativité remarquable, à propos de l'historicité des mages : « Il pourrait y avoir le souvenir d'une étoile réelle identifiée par certains mages qui sont venus à Jérusalem puis se sont rendus à Bethléem, un événement qui a complètement mis Hérode hors de lui. Le cœur de l'histoire n'est peut-être pas que les mages se sont rendus « auprès de l'enfant Jésus », mais le fait qu'ils soient venus visiter Jérusalem, à la recherche d'un enfant sur la base d'un horoscope royal, a suscité l'espoir qu'un grand roi était né, d'autant plus que la mort d'Hérode semblait imminente. Dans ce cas, que dire alors des éventuels souvenirs familiaux ? ».

En réalité, nous savons très peu de choses sur la famille de Jésus et son enfance. Taylor en est bien consciente, même si elle aime présenter les récits théologiques de l'enfance comme potentiellement historiques, ou du moins non incompatibles avec l'histoire.
Dans les quatre évangiles canoniques (et dans certains apocryphes), nous lisons quelques informations importantes sur la famille de Jésus, en particulier sur sa mère et ses frères et sœurs qui, comme le rappelle Taylor, étaient probablement au nombre de six : Jacques, Salomé, Joset, Marie, Judas et Simon. Marc montre déjà certaines tensions entre Jésus et sa famille. Ces conflits sont importants pour plusieurs raisons. Ils témoignent de la portée révolutionnaire de la personne et du message de Jésus et de ses disciples. Jésus est comme Jérémie, qui a lui aussi trouvé ses premiers adversaires dans sa famille d'Anathoth. Jean fait également état d'une certaine hostilité familiale : « Même ses frères ne croyaient pas en lui ». Jésus affirme explicitement que sa famille est désormais devenue une autre famille, élément essentiel pour la naissance de l'Église, où, cependant, les membres de sa famille ont continué à avoir un poids non négligeable : pensons à Jacques, « le frère du Seigneur », dont parle Paul (1 Co 15). Pour les chrétiens, le sang le plus important devient un autre sang, qui engendre une nouvelle fraternité et une nouvelle filiation dans l'Esprit. À la lumière de tous les évangiles, il semble que la parenté soit un obstacle supplémentaire, et non une aide, pour comprendre le message de Jésus. Dans le monde antique, la famille était une institution fondamentale, il était impossible de faire abstraction des liens familiaux dans les relations sociales plus larges ; le réseau familial était la forme par laquelle on entrait dans la société (chaque personne était toujours le fils ou la fille de, le frère ou la sœur de, le père ou la mère de...). Le moi n'était pas un élément autonome permettant de délimiter et de définir une personne dans ce monde, il fallait à côté de lui un nous plus large dans lequel le moi, encore très fragile, pouvait se situer.

Le rôle des « frères » de Jésus est important. Déjà dans l'épisode des noces de Cana, les frères ne sont pas les disciples, ce sont des frères selon la chair (adelphoi). L'Évangile de Jean nous montre un « mouvement » de Jésus composé d'au moins trois groupes : 1) les apôtres, 2) les disciples (certains itinérants, d'autres sédentaires, mais qui écoutent tous sa parole et « croient »), 3) les membres de sa famille, c'est-à-dire sa mère et ses frères (ni son père ni ses sœurs ne sont mentionnés). Les frères ne semblent pas être qualifiés de disciples, mais plutôt comme un groupe spécial et à part, qui a néanmoins son rôle et son poids dans la vie publique de Jésus, et cela dès le début.

Taylor nous dit que nous n'avons aucune raison exégétique ni théologique pour supposer que ces frères sont des demi-frères (c'est-à-dire des enfants issus seulement du père) ou des cousins. Pour transformer ces frères en disciples ou en cousins, il faut une mariologie (et une christologie) qui sera développée des siècles après la composition des évangiles. Contrairement aux synoptiques, qui nous parlent de la « mère et des frères » de Jésus (adulte) qui ne sont pas encore disciples du fils, chez Jean, il semble que les frères fassent partie de la première communauté de Jésus, même s'ils occupent une position problématique et au moins en partie différente.

Le fait d'avoir relégué au second plan les liens familiaux naturels essentiels et d'avoir appelé « Père» celui qui est au ciel - « qui sont ma mère et mes frères ? » - fait également partie de la révolution culturelle de Jésus. Et même lorsqu'il les écoute (à Cana), l'obéissance n'est jamais immédiate. Tout cela nous rappelle de très près le dépouillement de François face à son père : « Désormais, je veux dire : "Notre Père, qui es aux cieux", et non plus "mon père Pietro di Bernardone" (Sources franciscaines 1415). À Assise aussi, la famille de François pensait qu'il avait perdu la raison, et François n'hésite pas à faire son choix fondamental, là encore à l'imitation de Jésus.

Le livre de Taylor est donc un beau livre, très utile pour aborder l'enfant Jésus, sa famille et sa personne de manière historiquement et bibliquement fondée, sans perdre l'émerveillement devant le Verbe (Logos) fait chair. Le livre préserve le mystère, sans le banaliser. Voilà qui est vraiment très appréciable.

Credits foto: © Dipinto di John Everett Millais - Cristo nella casa dei suoi genitori (`La bottega del falegname'), Wikicommons

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Agorà - La chercheuse Joan Taylor mène une enquête historique sur ce que nous pouvons savoir des premières années du Christ et du contexte dans lequel il a vécu.

par Luigino Bruni

publié dans Agorà di Avvenire le 24/12/2025

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Que nous apprend l'histoire sur l'enfance de Jésus ?

Que nous apprend l'histoire sur l'enfance de Jésus ?

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Agorà - Entre le XIIIe et le XVe siècle, l'économie devient un sujet de débat théologique et touche un large public : l'essai de Luca Ughetti Predicare l'economia (Prêcher l'économie), Carocci, 2025.

par Luigino Bruni

publié dans Agorà di Avvenire le 08/11/2025

Les commerçants ont toujours su que le commerce induisait une forme de réciprocité et d'amitié sociales. Échanger des marchandises n'était ni plus ni moins noble qu’administrer une commune ou une confrérie. Ceux qui le savaient beaucoup moins étaient les théologiens, les évêques et les papes qui, selon le principe que l'idée de la réalité était supérieure à la réalité, ont décrit et réglementé les marchés, le commerce, les contrats et la finance en montrant une connaissance limitée des marchés et des transactions réelles, trop limitée pour que tout le Moyen Âge et encore plus l'ère catholique moderne puissent connaître une véritable alliance pour le bien commun entre laïcs et clercs, entre les documents officiels de l'Église et les écritures comptables des marchands et des banquiers. Dans les traités moraux des théologiens et des pasteurs de l'Église, on pouvait lire des condamnations des prêts à intérêt, des profits des commerçants, comme si, dans les villes réelles, on trouvait quelqu'un qui prêtait de l'argent gratuitement ou qui transportait des tissus de Florence à Paris sans rien gagner.

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Mais tandis que les théologiens et les universitaires rédigeaient des manuels sur la monnaie, les marchands devaient travailler. Tout le monde savait, y compris les auteurs des traités de morale, que les opérateurs économiques et financiers ne travaillaient pas gratuitement, que le recours à leurs services avait un coût et que le prix à payer pour acquérir la marchandise s'appelait l'intérêt, qui était accepté par tous les opérateurs, surtout s'il n'était pas excessif. Entre le XIVe et le XVe siècle, Venise comptait plus d'une centaine de banques, chrétiennes et juives, Florence soixante-dix, Naples quarante, Palerme quatorze. L'Église était experte en ambivalences, y compris économiques. Elle connaissait par leur nom les grands banquiers de la ville, siégeait avec eux dans les conseils de gouvernement et, surtout, recourait à leurs services. Tout le monde le savait, en particulier les citoyens, mais on en parlait peu, notamment parce que ceux qui écrivent l'histoire, généralement des intellectuels, surestiment le poids des livres et des idées, et oublient ou sous-estiment que la réalité s'impose avec ses besoins et ses nécessités. Du haut de leurs chaires et de leur latin, les théologiens imposaient des interdictions et des contraintes qui compliquaient considérablement la vie des marchands et du peuple, y compris les marchands honnêtes, et surtout les pauvres qu'ils voulaient protéger en toute bonne foi.

Predicare economia, de Ughetti, s'inscrit dans la lignée des études, relancées par des maîtres tels qu'Amleto Spicciani et Giocomo Todeschini, qui accordent une place centrale aux ordres mendiants entre le XIIIe siècle et la seconde moitié du XVe siècle, dans le centre de l'Italie (principalement en Toscane, en Ombrie et dans les Marches), afin de comprendre la naissance de l'économie de marché. Le livre est un recueil d'essais (et de ce fait les répétitions y sont presque inévitables) et offre de nombreuses sources d'inspiration à ceux qui souhaitent mieux connaître les racines de l'économie italienne et européenne, en particulier l'esprit du capitalisme méridional antérieur à la Réforme, un récit différent des analyses de Max Weber sur l'éthique protestante.

Les premiers protagonistes du livre sont deux prédicateurs dominicains de Florence entre le XIIIe et le XIVe siècle, Remigio de' Girolami et Taddeo Dini ; vient ensuite une analyse approfondie de certaines œuvres moins connues de Bernardino de Sienne et de certains de ses disciples de l'Observance franciscaine, Giovanni da Capestrano et Giacomo della Marca (maître de Marco di Montegallo, dont nous avons parlé à plusieurs reprises dans ces pages, en tant que fondateur des Monts de Piété et des Monts frumentaires).

Les dominicains, nous le savons, étaient moins ouverts que les franciscains (Olivi, Scoto) aux avancées des marchands et du commerce. Leur critique des profits et plus encore de l'usure ressort avec force dans le volume : « Tout usurier pèche, et tout pécheur est usurier » (Remigio, p. 42). Il est intéressant de découvrir la vaste gamme d'animaux et de bestiaires utilisés pour décrire les péchés des marchands et des usuriers : l'aigle, la baleine, le serpent, l'âne, les chiens. Depuis Jérôme, les chiens étaient le surnom préféré attribué aux Juifs, qui sont devenus l'image parfaite de l'usurier - un antisémitisme fort et tenace a accompagné la fondation de l'économie de marché, un aspect que le livre mentionne mais développe peu.

Les pages consacrées à Bernardino, caractérisé par l'ambivalence, qui est la même que celle de son temple, sont importantes. Dans certains textes, le grand prédicateur siennois montre une ouverture importante au monde du commerce et des marchands, pour autant que leur activité réponde aux six conditions indiquées par la théologie et le droit médiéval : personne, cause, temps, lieu, consortium, mode. À ces six indications morales, Bernardino, s'inspirant (avec une certaine créativité) de Scot, en ajoute une septième : le dommage commun, qui est sa version négative du bien commun. Dans ces sermons, on trouve toujours des mots de condamnation sans exception pour l'usure, mais aussi quelques mots élogieux à l'égard du commerce, comme lorsque Bernardino utilise aussi des métaphores économiques pour parler du Salut où il compare Dieu à un marchand et parle de « mercantia amoris » (p. 92). Mais trop souvent, Bernardino négligeait un fait que lui-même et les autres prédicateurs savaient très bien que les grands marchands et les grands usuriers venaient des mêmes familles : aussi les tolérait-on comme banquiers grâce à la philanthropie dont ils faisaient preuve en tant que marchands. Pensons, à ce propos, à l'un des messages du « Marchand de Venise » de Shakespeare : Antonio, le marchand, qui jouait le rôle de la victime et se vantait de prêter gratuitement, tandis que Shylock, l'usurier, jouait celui du bourreau - une thèse que Shakespeare remet en question.

Ughetti consacre de nombreuses pages à l'analyse de cette septième condition de Bernardino : celle-ci est à la racine de la méfiance fondamentale des prédicateurs médiévaux à l'égard des marchands. Elle se trouve dans le postulat, implicite mais clair et fort (même si Ughetti ne nous le dit pas), selon lequel le commerce se déroule dans une situation constante de ce que l’on qualifierait aujourd'hui d’asymétrie informationnelle, où le marchand est la partie la mieux informée et abuse de ses connaissances pour escroquer le menu peuple. Cela ressort clairement chez Giacomo della Marca, disciple de Bernardino, lorsqu'il énumère, au cours des années 1440-1450, dans une questio de son Quaresimale, les astuces frauduleuses d'un commerçant (Mastro Bartolomeo) : « À commencer par sa manière inexacte de compter : il impressionne celui ou celle à qui il doit l'argent en énumérant à toute vitesse (« et d’un et de deux et de trois... cinq, sept, huit, dix, treize, quatorze, dix-sept, dix-neuf, vingt ») et la petite dame un peu naïve se fie à lui et reçoit la somme telle quelle. Une fois rentrée chez elle, elle commence à compter ses pièces et se rend compte qu'il lui manque trois sous ! » (p. 218). À partir de ce cas, sans doute fréquemment vérifié sur certains marchés, ces frères ont considéré cet abus comme propre à toutes les échanges commerciaux. D'où leur conclusion que le métier de fripier n'était pas licite car il ne servait pas le bien commun (autrement dit de la commune, c'est-à-dire de la ville), puisque basé sur ces tricheries.

Les marchands étaient bien conscients que l'avantage mutuel était souvent asymétrique (+4, +1) en raison des nombreux rapports de force et d'information, mais même autrefois, rares étaient ceux qui acceptaient un échange en perdant intentionnellement de la richesse et de l'utilité ; d'autant plus que les transactions étaient fréquentes, que ces négociateurs se revoyaient souvent, ce qui conditionnait grandement leur réputation. Mais lorsque le contrat comportait un signe négatif quelque part (+1 ; -1, +4 ; -1...), les opérateurs savaient très bien qu'ils sortaient de l'économie et entraient dans le vol, qu'ils quittaient la physiologie et entraient dans la pathologie du marché. Et pour ces actions répréhensibles, ils se confessaient, demandaient pardon et restituaient parfois le butin, peut-être lors des jubilés ou à l'approche de la mort, comme nous l'a raconté Armando Sapori il y a près d'un siècle. Dans le domaine financier, l'asymétrie est très importante, c'est pourquoi elle était contôlée de très près par les lois, mais là aussi, il existait un large éventail d'avantages mutuels, que tout le monde connaissait très bien – et les protestations de la population n'étaient pas rares lorsque les autorités civiles et religieuses expulsaient les Juifs et leurs banques des villes médiévales et modernes. Dans certaines pages de Bernardino, l'avantage mutuel est également présent sur les marchés, mais tel n’est pas le cas de toutes les autres places marchandes, et voilà confortée l'idée que les commerçants (surtout les petits) sont des voleurs, des escrocs et qu’il faut s’en méfier.

Et pour corriger cette théorie altérée de la valeur, Giacomo della Marca construit toute une casuistique qui ferait pâlir les bourses actuelles, où le contrat, dans sa formulation, ne doit pas être (p.214) : « Malignus, Falsus, Infedelis, Iniustus, Crudelis » (Mauvais, Faux, Infidèle, Injuste, Cruel), puis il cite vingt exemples, allant du camouflage aux falsifications, pour illustrer ces cinq registres,. Toujours dans le Quaresimale, nous trouvons une autre de ses controverses imaginée avec un marchand qui revendiquait la légalité de son travail parce qu'il « nourrissait la ville », et à qui il répondait ainsi : « La première motivation est manifestement fausse, car je n'ai jamais vu personne mourir de faim, sauf ceux qui sont emprisonnés pour dettes ou ceux qui sont dépouillés de leurs biens, puisque Dieu nourrit les hommes » (p. 221).

En lisant ce livre et d'autres du même genre, nous nous rendons compte que l'économie de marché en Italie et en Europe a réussi à se développer malgré l'action des prédicateurs. Les commerçants et les banquiers n'ont pas écouté leurs casuistiques, ils ont essayé de continuer à travailler : tandis que leurs collègues professeurs de théologie rédigeaient des traités en latin, de nombreux autres franciscains étaient amis avec les commerçants, ils étaient leurs confesseurs, les rencontraient dans les tiers ordres et les encourageaient à aller au-delà des interdictions et des condamnations des traités et des prédicateurs. Mais par-dessus tout, les marchands et les opérateurs économiques ont développé, dans les pays catholiques, une morale à double face qui est encore à la base de nombreuses anomalies propres aux pays latins, qui vont des amnisties fiscales à l'évasion fiscale généralisée. Nous n'avons pas été capables de créer une véritable culture de la confiance entre le marché, la religion et la ville, et c'est aussi pour ces raisons que nous ne trouvons pas les mots entrepreneur, marché, ni banque dans notre belle Constitution républicaine.

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Agorà - Entre le XIIIe et le XVe siècle, l'économie devient un sujet de débat théologique et touche un large public : l'essai de Luca Ughetti Predicare l'economia (Prêcher l'économie), Carocci, 2025.

par Luigino Bruni

publié dans Agorà di Avvenire le 08/11/2025

Les commerçants ont toujours su que le commerce induisait une forme de réciprocité et d'amitié sociales. Échanger des marchandises n'était ni plus ni moins noble qu’administrer une commune ou une confrérie. Ceux qui le savaient beaucoup moins étaient les théologiens, les évêques et les papes qui, selon le principe que l'idée de la réalité était supérieure à la réalité, ont décrit et réglementé les marchés, le commerce, les contrats et la finance en montrant une connaissance limitée des marchés et des transactions réelles, trop limitée pour que tout le Moyen Âge et encore plus l'ère catholique moderne puissent connaître une véritable alliance pour le bien commun entre laïcs et clercs, entre les documents officiels de l'Église et les écritures comptables des marchands et des banquiers. Dans les traités moraux des théologiens et des pasteurs de l'Église, on pouvait lire des condamnations des prêts à intérêt, des profits des commerçants, comme si, dans les villes réelles, on trouvait quelqu'un qui prêtait de l'argent gratuitement ou qui transportait des tissus de Florence à Paris sans rien gagner.

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Les frères mendiants, premiers maîtres en économie

Les frères mendiants, premiers maîtres en économie

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Éditoriaux - Nouveaux cultes et résistance citoyenne

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 28/11/2025

Cette année, nous célébrons le cinquantième anniversaire de la mort de Pierpaolo Pasolini. En observant la montée en puissance du Black Friday, désormais transformé en Black Week, voire en Black Month, je me suis demandé ce que Pasolini aurait pensé de l’évolution de ce capitalisme de consommation, que l’écrivain frioulan avait saisi dès ses balbutiements. En effet, un demi-siècle avant lui, Walter Benjanim et Pavel Florenskji avaient déjà prophétiquement annoncé que le capitalisme deviendrait sous peu une véritable religion, remplaçant le christianisme : « En Occident, le capitalisme s’est développé en parasite sur le christianisme » (W. Benjamin). Ces trois grands auteurs avaient ainsi pressenti la nature du capitalisme et, surtout, saisi la grande métamorphose en cours : l'esprit originel du capitalisme du XIXe siècle, associé au travail, aux usines et aux entrepreneurs, était en trains de se transformer en un esprit de consommation généralisée, un nouveau culte global engendrant une nouvelle culture globale.

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La nature consumériste du capitalisme mondial est particulièrement pertinente et déterminante dans les « cultures de la honte » (définies par la sociologue Ruth Benedict en 1946), distinctes des « cultures de la culpabilité » typiques des pays nordiques et protestants. Dans les pays où règne une « culture de la honte », la pauvreté et la richesse sont mesurées et évaluées par le regard d'autrui. Au XXIe siècle, avec la diffusion de la méritocratie venue des entreprises nord-américaines, la pauvreté vécue comme une faute (un démérite) s’est ajoutée à la pauvreté considérée comme une honte. Parallèlement, la richesse n'a de valeur et ne procure de satisfaction que lorsqu'elle est vue par autrui. Dans les pays catholiques, être riche sans que personne ne le voie, ne le sache ou ne l'envie a peu de valeur. La richesse n'est réelle que si elle est étalée et admirée par autrui.

On comprend ainsi que le capitalisme consumériste puisse exercer une séduction irrésistible sur les cultures de la honte : même avec un travail et des revenus modestes, nous pouvons paraître riches grâce à la consommation – mêmes voitures, mêmes canapés, mêmes vacances. Une consommation alimentée et grisée par des prêts attractifs et le mirage des jeux et des « packages » télévisés.

C'est dans ce contexte quasi religieux que le phénomène du Black Friday, l'une des nouvelles fêtes religieuses du capitalisme, doit être compris et analysé. Chaque année, cette célébration prend de l'ampleur, le succès des promotions augmente, les files d'attente s'allongent. Tant que le christianisme était la religion dominante en Occident, les fêtes religieuses dictaient le calendrier des soldes (Noël). Désormais, la nouvelle religion consumériste crée ses propres fêtes et décide donc du moment où les vendeurs doivent proposer des réductions et où les consommateurs doivent acheter – chaque nouvelle religion se doit d'inventer de nouvelles fêtes.

L’invasion de cette nouvelle religion mondiale devrait donc être une source de grande inquiétude pour ceux qui considèrent la spiritualité et la foi comme des biens précieux, et qui cherchent peut-être à préserver les valeurs vitales du christianisme et des autres religions. Or, tel n’est pas le cas ; ni dans l’Église, et encore moins dans le monde de la gauche qui, au XXe siècle, s’est efforcée de contrer le capitalisme industriel et ses patrons. Le pape François avait appelé toute l’Église à élaborer une critique concrète du capitalisme. Il avait consacré une part importante de ses écrits et de ses discours à l’économie. Pourtant, nous assistons aujourd’hui à un engouement croissant, dans le monde catholique, pour le Black Friday, aussi bien pour ce qui relève de la consommation que de la production. Demandons-nous : combien de catholiques s’opposent aujourd’hui, par « objection de conscience », à ce nouveau culte ? Et combien de commerces, de librairies, de banques ? Très peu, je crois. Au contraire, nous assistons à un grand engouement pour ces nouvelles liturgies païennes, en témoigne le succès que suscitent les nouvelles théories religieuses de ce modèle dominant : désormais les formations au leadership et le recours quasi systématique à des consultants en entreprise foisonnent dans les paroisses, les diocèses, les synodes, les communautés religieuses et les mouvements. Cette nouvelle religion vise à satisfaire ses adeptes et ceux-ci se sentent comblés car ils bénéficient de réductions en achetant à prix réduits aux dates et selon les modalités fixées par son emprise. La réduction doit être réelle, car le sacrifice est un élément essentiel à toute religion païenne – ici l'idole est le consommateur, et non un objet.

Comme cela s'est produit dans tous les empires religieux du monde, la liberté de choix individuelle est réduite et devient très « coûteuse ». Impossible de résister aux réductions du Black Friday, impossible de ne pas acheter. Les consommateurs satisfaits finissent ainsi par légitimer et renforcer le système ; et celui qui a acheté le même produit la veille des soldes se sentira coupable et idiot. La « culpabilité » est, en réalité, un mécanisme essentiel de cette religion : « Ce culte culpabilise. Le capitalisme est sans doute le premier exemple de culte qui n'autorise pas l'expiation, mais qui, au contraire, produit la culpabilité » (W. Benjamin). Sans parler des aspects plus macroscopiques et immédiats, dénoncé notamment par WWF Italie, parmi lesquels le « Black Friday » pour l'environnement, la croissance exponentielle des célébrations en ligne du Black Friday, qui reporte les coûts des réductions sur la collectivité et la planète (CO2, embouteillages, fermeture des petits commerces locaux, etc.).

Par une coïncidence providentielle, la conférence internationale sur l'Économie de François débute aujourd'hui à Castel Gandolfo. Cette conférence réunit de jeunes économistes et entrepreneurs qui aspirent à résister au nouvel impérialisme nihiliste de la consommation et à bâtir une économie fondée sur les relations, la sobriété et la paix, au nom des deux François (François d’Assise et le pape Bergoglio). Le christianisme a une chance de surmonter sa profonde crise mondiale actuelle s'il comprend rapidement qu'il n'y a pas de terre promise à atteindre, pas d'Évangile à proclamer à des citoyens réduits à l'état de consommateurs, dont l'âme est lessivée par des biens de consommation toujours plus sophistiqués et chimériques. Sans cette prise de conscience et sans la résistance morale qui en découle, nous continuerons à déplorer les églises vides sans voir que d'autres sont en train de se remplir de nouveaux fidèles fidélisés.

Les communautés spirituelles se trouvent aujourd'hui capables de devenir des lieux de résistance à cet empire qui confie le salut des âmes aux marchandises. Seule une prophétie qui soit aussi une prophétie économique peut aujourd'hui être considérée comme sel de la terre : « Aucun centralisme fasciste n'est parvenu à faire ce qu'a fait le centralisme de la société de consommation… la “tolérance” de l'idéologie hédoniste que souhaite le nouveau pouvoir est la pire répression de toute l'histoire humaine » (P. Pasolini, 9 décembre 1973).

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Éditoriaux - Nouveaux cultes et résistance citoyenne

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 28/11/2025

Cette année, nous célébrons le cinquantième anniversaire de la mort de Pierpaolo Pasolini. En observant la montée en puissance du Black Friday, désormais transformé en Black Week, voire en Black Month, je me suis demandé ce que Pasolini aurait pensé de l’évolution de ce capitalisme de consommation, que l’écrivain frioulan avait saisi dès ses balbutiements. En effet, un demi-siècle avant lui, Walter Benjanim et Pavel Florenskji avaient déjà prophétiquement annoncé que le capitalisme deviendrait sous peu une véritable religion, remplaçant le christianisme : « En Occident, le capitalisme s’est développé en parasite sur le christianisme » (W. Benjamin). Ces trois grands auteurs avaient ainsi pressenti la nature du capitalisme et, surtout, saisi la grande métamorphose en cours : l'esprit originel du capitalisme du XIXe siècle, associé au travail, aux usines et aux entrepreneurs, était en trains de se transformer en un esprit de consommation généralisée, un nouveau culte global engendrant une nouvelle culture globale.

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Black Friday: idoles et culpabilité dans le caddie

Black Friday: idoles et culpabilité dans le caddie

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Éditoriaux – Regarder le monde en étant sous la table

par Luigino Bruni

publié sur Avvenire le 16/11/2025

La Journée mondiale des pauvres voulue en 2017 par le Pape François ne coïncide pas avec la Journée de l’élimination de la pauvreté créée par l’ONU en 1992, qui est célébrée le 17 octobre. Elles se ressemblent, elles ont beaucoup de points communs, mais entre ces deux Journées il y a une grande différence, qui est marquée par la première béatitude de l’évangile : « Heureux les pauvres ». Voilà pourquoi lorsqu’en 1987, le Père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, lança cette initiative que cinq ans plus tard l'ONU fera sienne, il l’avait appelée la «Journée mondiale du refus de la misère » en référence à l’Évangile. La pauvreté n'est pas seulement la misère, les pauvres ne sont pas seulement les miséreux. Beaucoup de pauvres sont aussi dans la misère, mais pas tout, et non toute la pauvreté et non tous les pauvres sans être éliminés, parce qu'ils éliminent toute la couleur de la pauvreté qui s'étend librement sur la terre pour devenir trop misère.

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Cette année, le pape Léon XIV a choisi comme thème : « Tu es mon espérance, Seigneur » (Psaume 71, 5) Force est de constater que nous peinons à célébrer la Journée des pauvres et de leur profonde espérance, car la plupart d'entre nous, confortablement installés dans nos foyers, avons perdu le contact avec la réalité des plus démunis. Pour parler de la Journée des pauvres et la célébrer, il faudrait d'abord les connaître personnellement, nouer une amitié avec l'un d'eux, entrer dans leurs maisons, leurs cabanes ou leurs abris précaires, et peut-être y rester un moment. Les écouter, les laisser parler, reconnaître en eux – comme le font nos amis d'ATD Quart Monde – la dignité de leurs pensées et de leurs paroles. Tous les rapports, études, statistiques, livres, conférences, actions et politiques sur la pauvreté sont écrits par des personnes qui ne connaissent pas la pauvreté, par des experts qui parlent presque toujours d'un continent qu'ils n'ont jamais visité et qu'ils ne connaissent que de nom. Ces rapports et ces études, souvent utiles mais pas toujours, devraient être complétés par d'autres rapports et études, émanant de personnes vivant au cœur de la pauvreté décrite par ceux qui lui sont extérieurs. « La réalité est supérieure à l'idée », cette phrase chère au pape François, est toujours vraie, mais particulièrement lorsqu'il s'agit de misère et de pauvreté non choisie, où trop souvent l'idée de pauvreté l'emporte sur la réalité de la pauvreté.

A l'occasion de cette journée, nous devrions plutôt donner enfin la parole aux vrais pauvres, entendre leur point de vue sur leur pauvreté, leur dire dans leur langue quels aspects de leur pauvreté ils voudraient éliminer et ceux qu’ils voudraient garder. Si nous le faisions, nous verrions quelque chose de très différent: il serait par exemple chrétien et prophétique de créer, au moins en vue de ce jour, une commission composée exclusivement ou majoritairement de pauvres pour préparer la première ébauche du message du pape Léon et l'Introduction au Rapport Caritas. Nous apprendrions à regarder notre monde en restant avec Lazare sous la table du riche, car le regard des pauvres sur le monde est essentiel même pour ceux qui ne sont pas ou plus pauvres. Les pauvres ne doivent pas rester seulement objets d'études, de communications, d'actions et de prières, ils peuvent en devenir les sujets : nous verrions surgir d'autres études, d'autres actions, d'autres prières.

Peut-être ne le faisons-nous pas parce que, même dans l'Église, les vrais pauvres nous font peur, ils nous rappellent une partie sombre de notre vie que nous ne voulons pas voir, et donc, plutôt que de les rencontrer, nous préférons parler d’eux et leur faire l'aumône. Mais si nous connaissions réellement les Lazares d'aujourd'hui et si nous étions assis à leurs côtés, depuis ce point d'observation inférieur, nous verrions des choses que les messages et les rapports ne peuvent pas voir en imaginant la pauvreté et en regardant les phénomènes, les données, les traces de la pauvreté sans voir les pauvres, ou bien en ne les rencontrant que de temps en temps ou à des moments particuliers - par exemple lorsqu'ils demandent de l'aide. Mais les « pauvres » (si on veut vraiment les appeler de cette façon qui ne dit que quelque chose sur ces personnes), ne demandent pas seulement de l'aide, ils font bien d'autres choses, certaines même belles : ils tombent amoureux, parfois ils aident les autres, ils savent encore donner naissance à des enfants, ils tolèrent (comme Job) nos paroles et nos regards sur eux, et souvent ils savent encore faire la fête.

Le grand problème de « l'aide » aux pauvres est lié à la question de la compétence. Ceux qui s’en occupent, presque toujours en parfaite bonne foi, ne disposent presque jamais de l’expertise nécessaire en matière de pauvreté. Parce que la compétence la plus importante, dans tous les domaines (y compris le marché), est celle qui naît de la connaissance tacite, c'est-à-dire cette approche non codifiée qui ne peut s'apprendre ni à l'école, ni dans les livres. Cette connaissance, cette expertise tacite est en fait celle qui se trouve uniquement dans la tête et l'âme des personnes qui se trouvent dans cette situation spécifique et qu'elles seules possèdent. C'est la compétence qui permet de réussir à vivre avec deux dollars par jour, de préparer un repas avec presque rien, de savoir réellement ce qu'est un compagnon (cum-panis), ce qu'est la confiance (fides : corde), ce qu'est la charité (ce qui est cher, et donc précieux), de savoir comment ne pas mourir de froid sans radiateurs ni poêles, et même d'avoir l'intuition de ce que signifie la phrase la plus scandaleuse et prophétique de la Bible : « Bienheureux les pauvres, car le royaume des cieux est à eux » (Lc 6, 20).

On pourrait aussi exprimer tout cela avec le terme de « subsidiarité », un grand principe au cœur de notre démocratie. Toute aide et toute parole sur la pauvreté doivent partir de ceux qui sont à l'intérieur de leur problème, de ce qu'ils savent et sont déjà, de leur savoir-faire, et n'agir ensuite que comme une deuxième étape. Vous seul pouvez le faire, mais vous ne pouvez pas le faire seul, m'a enseigné il y a de nombreuses années Mgr Giancarlo Bregantini, une synthèse parfaite de cette subsidiarité évangélique.

Ce jour devrait donc être le bon jour pour connaître et estimer davantage les vrais pauvres, qui ont besoin de beaucoup de choses, nous le savons, mais avant tout d'amitié et d'estime, car le manque d'estime est la vraie pauvreté des pauvres, même au sein de l'Église qui fait tant pour eux. Surtout aujourd’hui où la religion méritocratique parvient à nous convaincre que les pauvres sont non seulement démunis mais aussi coupables de leur pauvreté. Bonne fête des pauvres à tous, mais d’abord aux pauvres.

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Éditoriaux – Regarder le monde en étant sous la table

par Luigino Bruni

publié sur Avvenire le 16/11/2025

La Journée mondiale des pauvres voulue en 2017 par le Pape François ne coïncide pas avec la Journée de l’élimination de la pauvreté créée par l’ONU en 1992, qui est célébrée le 17 octobre. Elles se ressemblent, elles ont beaucoup de points communs, mais entre ces deux Journées il y a une grande différence, qui est marquée par la première béatitude de l’évangile : « Heureux les pauvres ». Voilà pourquoi lorsqu’en 1987, le Père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, lança cette initiative que cinq ans plus tard l'ONU fera sienne, il l’avait appelée la «Journée mondiale du refus de la misère » en référence à l’Évangile. La pauvreté n'est pas seulement la misère, les pauvres ne sont pas seulement les miséreux. Beaucoup de pauvres sont aussi dans la misère, mais pas tout, et non toute la pauvreté et non tous les pauvres sans être éliminés, parce qu'ils éliminent toute la couleur de la pauvreté qui s'étend librement sur la terre pour devenir trop misère.

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La compétence des pauvres

La compétence des pauvres

Éditoriaux – Regarder le monde en étant sous la table par Luigino Bruni publié sur Avvenire le 16/11/2025 La Journée mondiale des pauvres voulue en 2017 par le Pape François ne coïncide pas avec la Journée de l’élimination de la pauvreté créée par l’ONU en 1992, qui est célébrée le 17 octo...
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Agorà - Dans son dernier essai, Pietro Del Soldà met en garde contre la fusion et l'obsession identitaire, des pathologies qui constituent une menace pour la démocratie.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 23/10/2025

Pietro del Soldà, philosophe et journaliste connu et apprécié de Radio 3, poursuit avec Amore e libertà Per una filosofia del desiderio (Pour une philosophie du désir) (Feltrinelli, 176 pages, 18€) sa réflexion sur la liberté, l'amitié et l'amour, autant de mots qui précèdent la vie, individuelle et collective. Un livre écrit dans une prose brillante, cultivée, captivante, parfois poétique. C'est un livre sur l'amour et la liberté, et sur la possibilité et la nécessité de les décliner ensemble, de dire l'un en disant l'autre, et en les abordant ainsi, d'en comprendre les défis, les paradoxes, les inachèvements et les pièges.

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Dès l'introduction, nous trouvons bon nombre des thèses du livre : « Il n'y a pas de bonheur en dehors de l'amour, dit Diotime dans Le Banquet, et il n'y a pas non plus de désir : s'il est dépourvu d'élan érotique, en effet, ce n'est pas un vrai désir, il ne me bouleverse pas profondément, il ne me fait pas expérimenter cet état de privation radicale qui est au contraire l'essence même du désir et ne me permet donc pas d'effleurer l'eudaimonia, le bonheur qui découle de l'accord avec le daimon, ma « dimension divine » : si je n'aime pas et ne suis pas aimé, je n'atteindrai jamais cet accord ». L'amour, c'est donc aimer et être aimé. Del Soldà sait bien que l'eudaimonia (le bonheur chez Platon), ne coïncide pas avec la conception d'Aristote, où le bonheur est peu associé au daimon divin et beaucoup aux vertus, surtout aux vertus civiles. Le discours de Del Soldà est, en effet, un discours sur l'amour qui part de la vision qu'en a Platon : cet immense philosophe reste l'axe principal constant avec lequel il met en relation les nombreux autres auteurs qu'il nous fait rencontrer (Plotin, Augustin, Hegel, Girard, Nietzsche, Simmel, Dumont, etc. : un index des noms aurait été utile). La question délicate, que j'introduis immédiatement, est de savoir s'il est possible et fécond d'articuler un discours sur l'amour en le déclinant uniquement, ou principalement, comme Éros. Nous le verrons à la fin de cette note.

Mais, ajoute immédiatement l'auteur, « L'amour, prévient Diotime, est aussi un habile trompeur, doleros, un « semeur de pièges », notamment parce qu'il est fils de Poros, c'est-à-dire de l'expédient. Donc, pour gérer ou dompter l'éros (Del Soldà recourt souvent au mythe platonicien de l'aurige), il faut parler à Éros, qui n'est pas seulement une passion irrationnelle, il ne doit pas le devenir : « Logos et Éros, au fond, ne sont pas du tout deux ennemis, au contraire, la grande leçon de la philosophie grecque est que leur lien est profond, inextricable : l'un peut éclairer les zones d'ombre de l'autre ». Éros ne dialogue pas seulement avec le Logos, il parle aussi continuellement avec Thanatos, le troisième axe de tout discours sur l'amour-éros, et peut-être sur l'amour en général.

Et nous arrivons immédiatement à la thèse centrale - au moins l'une des plus importantes - du livre : « Savoir vivre pleinement sa nature érotique signifie s'ouvrir à l'inconnu et à l'altérité : l'« amour qui libère » (eleutheros Éros), dont parle Socrate à Phèdre et que nous devons poursuivre contre tous les obstacles, est le principal antidote à cette « obsession identitaire » qui représente aujourd'hui la principale menace pour la démocratie ». Del Soldà développe en effet son discours sur l'amour en oscillant entre ses deux dérives ou pathologies. La première est celle de la fusion, « qui aspire à fondre les amants en une seule chose » et qui trouve sa première manifestation dans « le célèbre mythe raconté par Aristophane dans Le Banquet », c'est-à-dire « recomposer l'unité perdue de cet être primitif qui existait dans des temps reculés ». La deuxième maladie est celle « de l'identité personnelle qui reste dans son enclos à attendre la reconnaissance des autres et qui est placée avant toute relation engageante ». Ici, on renonce à la nature nomade d’Éros, car une vie digne de ce nom consiste à « se laisser aller, à « jeter sa vie », même en amour : nous avons besoin de tomber et nous ne devons pas en avoir peur. Ou plutôt, la peur nous accompagnera toujours... Et c'est très bien ainsi ». Sans pour autant tomber dans le mythe de la fusion. Les pages consacrées à la critique de ceux qui décident d'arrêter de vivre par peur de mourir, de ne pas tenter l'aventure sauvage d’Éros uniquement par peur de Thanatos, sont les plus belles et les plus denses du livre, et révèlent une pensée originale.

Pour tenter de sortir de ce choix tragique, Del Soldà trouve de l'aide chez Platon (Phèdre), chez Lucrèce et dans la politisation de l'Éros : « L'amour est, et sera toujours, l'émergence du désir essentiel de cette étrange créature qu'est l'être humain... qui continue d'être ce qu'il a toujours été : zoon politikon, un « animal politique vivant » qui parle, pense, exprime ses émotions et organise sa vie dans un espace commun, la polis ».

Les pages consacrées, dans le sillage de Lacan (et de Recalcati), à l'incompétence de l'Éros due à la nature réciproque du désir, à son être désir d'un désir désirant, sont également importantes et belles : « Mon désir n'est pas seulement désir de toi, comme si tu étais un objet inerte (une proie, justement), mais c'est le désir de ton désir ». Le besoin de désirabilité rend la « réciprocité de l'amour à la fois pleine et imparfaite, accomplie et inaccessible. Une autre énigme, en somme ». D'où l'identification d'un nœud central du mystère de l'amour-éros : « Si la rencontre entre les amants est parfaite et cristalline, sans ombres, si aucune fissure, même minime, ne vient perturber le processus de reconnaissance, alors il est probable que les choses finiront mal ». Dans l'amour, il doit donc y avoir « le désir de se manquer, de ne pas se comprendre, ou de ne se comprendre qu'en partie ».

La recherche sur l'Éros en tant que liberté conduit Del Soldà à explorer des solutions audacieuses, comme le dépassement du couple : « Il n'est pas dit qu'un éventuel dépassement du couple – du moins tel que nous l'avons connu jusqu'à présent – soit nécessairement une mauvaise chose. Il n'est pas certain que cela conduirait nécessairement au déclin du sentiment amoureux ». Nous avons du mal à suivre l'auteur dans ce dépassement du couple dans l'amour érotique. Pour comprendre cette difficulté (respectueuse), il faut ouvrir un débat sur les formes de l'amour.

Le livre de Del Soldà parle principalement de l'Éros. Mais le monde grec, puis le christianisme et enfin l'humanisme occidental, nous parlent de nombreux amours : l'amour est une sémantique plurielle. L'Éros est la forme d'amour au centre du discours de Platon et d'autres Grecs. Aristote, dans son Éthique, nous parle aussi surtout de la philia, dont Del Soldà a d'ailleurs longuement parlé dans son précédent essai Sulle ali degli amici (2022). La Philia n'est pas l'éros, elle lui ressemble, elle n'est pas son opposé, mais c'est une autre forme d'amour. Le monde grec connaissait également l'amour envers les frères, les sœurs ou les parents. Les évangiles et Paul nous ont ensuite parlé d'une troisième forme d'amour, l'agapè.

Le lexique grec chrétien était capable de distinguer le « je t'aime » dit à la femme aimée du « je t'aime » dit à un ami, tout en reconnaissant que le second n'était ni inférieur ni moins vrai que le premier. Le christianisme a ensuite ajouté un troisième mot grec pour exprimer une autre nuance du même amour, déjà présent dans la Bible hébraïque et, surtout, déjà présent dans la vie. Ce troisième mot, magnifique, est agapè, l'amour qui sait aimer ceux qui ne sont pas désirables et ceux qui ne sont pas des amis.

Ce sont des dimensions de l'amour qui se retrouvent souvent réunies dans les relations vraies et importantes. Certainement dans l'amitié, où la philia n'est jamais seule, car c'est elle la première à avoir besoin d'amis. Elle est accompagnée du désir-passion pour l'ami et enveloppée par l'agapè qui lui permet de durer, de renaître de nos échecs et de nos fragilités. Une amitié qui n'est que philia n'est pas assez chaleureuse et forte pour ne pas nous laisser seuls sur notre chemin. Mais c'est la philia qui lie l’éros et l'agapè entre eux, et les unit – Jésus lui-même a eu besoin du registre de la philia pour nous dire son amour. Dans les très rares amitiés qui nous accompagnent pendant de longues périodes de notre vie, parfois jusqu'à la fin, la philia renferme également les couleurs et les saveurs de l’éros et de l'agapè. Ce sont ces amis que nous avons pardonnés et qui nous ont pardonnés soixante-dix fois sept fois, ceux qui, lorsqu'ils ne revenaient pas, étaient attendus et désirés comme une épouse ou un enfant. Ceux que nous avons embrassés, étreints comme et différemment d'autres étreintes et d'autres baisers, ceux avec lesquels nous avons souvent mêlé nos pleurs jusqu'à les fondre dans la même larme salée. C'est pourquoi peu de douleurs dépassent celle causée par la mort d'un ami – ce jour-là, un morceau de notre cœur cesse de battre et ne recommence plus jamais. Il n'y a pas seulement une lutte radicale entre Éros et Thanatos ; il y en a une autre, semblable et différente, entre Philia et Thanatos, et il y a des amis qui continuent à vivre, à résister à la douleur et à la maladie, uniquement parce qu'ils attendent de nous revoir lors de notre prochaine visite à leur domicile ou dans leur maison de retraite, quand ce philos (ami) qui vient vaut toute une vie, toute la philosophie de la terre.

La philia et plus encore l'agapè ouvrent l'amour du couple, le conduisent à se transcender et à se dépasser. Il est plus difficile d'imaginer un dépassement positif du couple si nous restons uniquement dans le registre de l'éros. Certes, l'amour est liberté, comme le dit le titre du livre, mais l'amour n'est pas seulement liberté. L'amour humain a de nombreuses composantes, il doit être décliné avec de nombreux mots qui qualifient, exaltent et limitent le champ d'action de la liberté. Tout d'abord, la liberté est aussi un mot pluriel (liberté de, liberté avec, liberté pour...), et certaines de ces prépositions renvoient directement au mot jumeau d'une bonne liberté citoyenne et politique : la responsabilité. Car si la rencontre érotique est une rencontre entre des individus totalement désengagés et irresponsables les uns envers les autres, cette liberté n’engendre que tromperies et malheur, dont certains sont également décrits par Del Soldà dans la première partie de son essai. Car, comme le souligne le chapitre 4, l'éros a un lien unique et indissociable avec le corps et avec les responsabilités qui lui sont liées (le corps n'est pas seulement beauté ni désir).

Pour un amour responsable, éros ne suffit pas. Il ne suffit pas à la famille, ni aux épouses, ni aux maris, il ne suffit pas aux enfants, il ne suffit pas pour que nos blessures et celles des autres soient supportables et possibles.

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Agorà - Dans son dernier essai, Pietro Del Soldà met en garde contre la fusion et l'obsession identitaire, des pathologies qui constituent une menace pour la démocratie.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 23/10/2025

Pietro del Soldà, philosophe et journaliste connu et apprécié de Radio 3, poursuit avec Amore e libertà Per una filosofia del desiderio (Pour une philosophie du désir) (Feltrinelli, 176 pages, 18€) sa réflexion sur la liberté, l'amitié et l'amour, autant de mots qui précèdent la vie, individuelle et collective. Un livre écrit dans une prose brillante, cultivée, captivante, parfois poétique. C'est un livre sur l'amour et la liberté, et sur la possibilité et la nécessité de les décliner ensemble, de dire l'un en disant l'autre, et en les abordant ainsi, d'en comprendre les défis, les paradoxes, les inachèvements et les pièges.

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L'amour n’est pas seulement Éros, mais aussi une liberté responsable

L'amour n’est pas seulement Éros, mais aussi une liberté responsable

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Éditoriaux – L’Exhortation Apostolique « Dilexi te » du pape Léon XIV parle surtout de la mauvaise pauvreté, c'est-à-dire de la misère et de la privation, mais n'oublie pas la belle pauvreté de l'Évangile

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 11/10/2025

Dans l'humanisme chrétien, le spectre du mot pauvreté est très large. Il va du désespoir de ceux qui subissent la pauvreté infligée par les autres ou par les malheurs, à ceux qui choisissent librement la pauvreté comme voie de béatitude, un choix libre qui devient souvent la voie royale pour libérer ceux qui n'ont pas choisi la pauvreté. Dans l'Église, il y a toujours eu, et il y a encore, des milliers de femmes et d'hommes qui se sont rendus pauvres dans l'espoir d'être appelés « bienheureux » (DT, n° 21) et qui, plus tard, ont compris qu'ils ne pourraient entendre cette première béatitude de Jésus qu'en devenant les compagnons de ces pauvres qui ne connaissent que le côté sombre de la pauvreté. Si donc cette pauvreté choisie, ce gage du Royaume des cieux, était éliminée de la terre par la réalisation d'un « objectif du millénaire » (n° 10), ce jour-là serait vraiment une très mauvaise nouvelle pour l'humanité qui, sans la pauvreté évangélique, se retrouverait infiniment plus pauvre et misérable, même si elle ne le sait pas. L’Exhortation Dilexi te (DT) du pape Léon XIV parle surtout de la mauvaise pauvreté – que nous pourrions aussi appeler misère ou privation – pour nous inciter à en prendre soin et à ne pas « baisser la garde » (n° 12), mais elle n'oublie pas la belle pauvreté de l'Évangile, surtout dans les passages consacrées à la vision biblique de la pauvreté.
[fulltext] => Les Évangiles et la vie nous enseignent qu'il n'est pas possible de séparer le regard et le jugement évangélique sur la pauvreté de celui sur la richesse (n° 11). La pauvreté n'est en effet pas un statut individuel, un trait de personnalité, ni « un destin amer » (n° 14). Elle est plutôt une relation erronée avec les personnes, les institutions et les biens, un mal relationnel, le résultat de choix collectifs et individuels de personnes et d'institutions concrètes. Si certaines personnes se retrouvent, sans l'avoir choisi, dans une situation de misère, cela est profondément lié à d'autres personnes et institutions qui se retrouvent avec des richesses excessives et souvent injustes, qu'elles ont presque toujours choisies. Sans pour autant aller jusqu'à dire que ta richesse est la raison de ma pauvreté - thèse qui est à la base de nombreuses envies sociales -, mais seulement reconnaître la nature essentiellement relationnelle (n° 64), sociale et politique de la pauvreté et de la richesse des hommes, et plus encore des femmes (n° 12) et des enfants. C'est pourquoi il n'est pas facile pour l'Église de parler de pauvreté et de pauvres, car il faudrait maintenir en tension vitale ces deux dimensions de la pauvreté – la bonne et la mauvaise –, car si l'on en laisse une de côté, non seulement on commet une grave erreur, mais on sort de l'Évangile. Le discours devient encore plus difficile si nous poussons jusqu'au bout la logique paradoxale des béatitudes et que nous nous rendons compte que parmi ces pauvres appelés « bienheureux » par Jésus, il n'y a pas seulement les pauvres comparables à Saint François, qui ont choisi la pauvreté, mais aussi ceux qui, comme Job, n'ont fait que la subir. Et là, il faut réussir à appeler « bienheureux » les uns et les autres, sans honte. « Heureux les pauvres » est aussi la béatitude des enfants et celle des mourants.
L’Exhortation Dilexi te est à la fois un appel à l'action des chrétiens et une méditation sur la pauvreté vue sous l'angle de l'Ancien et du Nouveau Testament, de Paul, des Pères, de la tradition de l'Église, avec une attention particulière pour ses charismes qui ont mis les pauvres et la pauvreté au centre, François d'Assise (n° 64) et ses nombreux amis et amies. C'est aussi une réflexion sur la pauvreté spécifique de Jésus (nn. 20-22). Il est important que cette première exhortation du pape Léon soit en pleine continuité - y compris dans son titre, qui rappelle Dilexit nos - avec le magistère du pape François sur la pauvreté (n. 3), thème central de son pontificat. Le pape François a choisi le lieu de Lazare (Lc 16) sous la table du riche glouton comme point de vue sur le monde. De là, il a vu des personnes et des choses différentes – parmi lesquelles les prisons : n° 62 – de ce que voient ceux qui regardent le monde assis à côté du mauvais riche. Avec Dilexi te, Léon nous dit alors qu'il veut continuer à regarder l'Église et le monde avec François et les Lazare de l'histoire. Et c'est vraiment une bonne nouvelle. Les pauvres, écrit-il, « ne sont pas là par hasard ou en raison d’un destin aveugle et amer » (n° 14), et pourtant, poursuit-il, « certains osent encore l'affirmer, faisant preuve d'aveuglement et de cruauté ». Il est important que le pape Léon, là encore dans la continuité de François, relie cette « cécité et cette cruauté » à la « fausse vision de la méritocratie », car il s'agit d'une idéologie selon laquelle « seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des mérites » (n° 14). La méritocratie est donc une fausse vision. L'idéologie méritocratique est, en effet, l'une des principales « structures de péché » (nn. 90 ss.) qui génèrent l'exclusion et tentent ensuite de la légitimer sur le plan éthique.
Une dernière remarque. Il existe aujourd'hui, dans la société civile, de profondes analyses sur la pauvreté non choisie. C'est celui d'A. Sen, M. Yunus, Ester Duflo (trois prix Nobel) et de nombreux autres chercheurs qui nous ont beaucoup éclairés au sujet de la pauvreté : ils ont démontré que la pauvreté est une privation de liberté, de capacités (capabilities), il en résulte une absence de capitaux (sociaux, sanitaires, familiaux, éducatifs...) qui « nous empêche de mener la vie que nous souhaitons vivre » (A. Sen). L'absence de capitaux se manifeste par une absence de flux (revenus), mais ce n'est qu'en prenant soin des capitaux que l'on pourra demain améliorer les flux. Et c'est en capitaux que devraient donc se constituer « les dons » (nn. 115 et suivants), comme le font depuis des siècles les nombreux charismes de l'Église (nn. 76 et suivants), en combattant la misère « grâce à des capitaux investis », pour construire des écoles ou des hôpitaux. Nous espérons que les futurs documents pontificaux incluront cet enseignement laïc sur la pauvreté, désormais essentiel pour la comprendre et la soigner. Et nous espérons que le monde laïc découvrira lui aussi la beauté de la pauvreté choisie. Car aux yeux du monde, même pour les meilleurs, la pauvreté n'est qu'un mal à éradiquer.
Et c'est vraiment trop peu.
Credit Foto: © Diego Sarà
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Éditoriaux – L’Exhortation Apostolique « Dilexi te » du pape Léon XIV parle surtout de la mauvaise pauvreté, c'est-à-dire de la misère et de la privation, mais n'oublie pas la belle pauvreté de l'Évangile

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 11/10/2025

Dans l'humanisme chrétien, le spectre du mot pauvreté est très large. Il va du désespoir de ceux qui subissent la pauvreté infligée par les autres ou par les malheurs, à ceux qui choisissent librement la pauvreté comme voie de béatitude, un choix libre qui devient souvent la voie royale pour libérer ceux qui n'ont pas choisi la pauvreté. Dans l'Église, il y a toujours eu, et il y a encore, des milliers de femmes et d'hommes qui se sont rendus pauvres dans l'espoir d'être appelés « bienheureux » (DT, n° 21) et qui, plus tard, ont compris qu'ils ne pourraient entendre cette première béatitude de Jésus qu'en devenant les compagnons de ces pauvres qui ne connaissent que le côté sombre de la pauvreté. Si donc cette pauvreté choisie, ce gage du Royaume des cieux, était éliminée de la terre par la réalisation d'un « objectif du millénaire » (n° 10), ce jour-là serait vraiment une très mauvaise nouvelle pour l'humanité qui, sans la pauvreté évangélique, se retrouverait infiniment plus pauvre et misérable, même si elle ne le sait pas. L’Exhortation Dilexi te (DT) du pape Léon XIV parle surtout de la mauvaise pauvreté – que nous pourrions aussi appeler misère ou privation – pour nous inciter à en prendre soin et à ne pas « baisser la garde » (n° 12), mais elle n'oublie pas la belle pauvreté de l'Évangile, surtout dans les passages consacrées à la vision biblique de la pauvreté.
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Heureux les pauvres, et non la misère

Heureux les pauvres, et non la misère

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    [title] => Enseigner aux enfants la logique du don : le modèle n'est pas Pinocchio
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Éducation financière : avec les plus petits, même pour les tâches ménagères, il faut utiliser l'argent comme une récompense et non comme une incitation.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 03/10/2025

« Les Aventures de Pinocchio », en plus d'être un classique de la littérature mondiale, comportent également beaucoup d’enseignements. Les classiques ne vieillissent pas, et l'éthique économique de Pinocchio n'a pas vieilli non plus. Dans certains passages, on trouve de véritables enseignements sur l'utilisation de l'argent par les enfants et les adolescents. Dès le début de ses aventures, Pinocchio développe une très mauvaise relation avec l'argent, qui est à l'origine des épisodes malheureux de son histoire. Il se retrouve dans le théâtre de Mangiafoco après avoir vendu son abécédaire, puis, avec les cinq écus d'or qui lui ont été donnés, il tombe entre les griffes du chat et du renard et se retrouve victime de leur escroquerie.

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Les interprètes de Pinocchio, y compris les quelques économistes qui ont tenté de l'étudier, face à l'impréparation et à la naïveté de Pinocchio dans la gestion de l'argent, ont tiré la conclusion qui semble la plus évidente pour beaucoup : il est bon que les enfants soient éduqués dès leur plus jeune âge à la finance, à la logique de l'argent, sinon, une fois adultes, ils finiront par devenir les victimes des chats et des renards : « L'histoire de Pinocchio nous invite à réfléchir à notre argent » (FEduF).

En réalité, je suis convaincu que le message du livre de Collodi est exactement le contraire, à savoir : éloignez vos garçons et vos filles de l'argent et de sa logique, tant qu'il est encore temps. L'argent et les enfants vivent – devraient vivre – dans des mondes différents. Leur langue maternelle est le don, et lorsqu'ils entrent en contact avec l'argent et la logique économique, il faut le faire avec une infinie prudence, car il arrive trop souvent que la force du langage économique dévore le registre délicat du don – et cela serait un véritable désastre éducatif.

Quand ils ont besoin d'argent, ils le demandent à leurs parents, et c'est dans cette relation désintéressée et gratuite qu'ils apprennent aussi les rudiments de l'économie de demain. Leur dépendance économique vis-à-vis de leurs parents est excellente, car l'argent connu au départ comme un don crée les conditions éthiques pour attribuer la juste valeur aux contrats et au travail de demain. Il existe désormais des preuves empiriques que les enfants et les préadolescents (dans des expériences menées dans des conditions contrôlées) confrontés à des activités régies par des motivations externes (monétaires ou non) montrent, au cours de leur développement, une moindre aptitude à mener des activités à récompense interne (David Greene et Mark R. Lepper 1974).

Le thème principal au centre de l'utilisation de l'argent avec les mineurs est donc ce qu'on appelle l'éviction motivationnelle (crowding-out) (Frey 1997 ; Aknin, Van de Vonderwoort et Hamlin, 2018). L'introduction d'une motivation extérieure à l'activité elle-même (l'argent) afin d'amener l'enfant à accomplir une action donnée érode progressivement chez les plus jeunes la force des motivations intrinsèques à cette action, jusqu'à aboutir éventuellement à éduquer des personnes qui ne réagissent qu'à des motivations extérieures. Si, par exemple, une famille introduit un système pour inciter aux tâches ménagères de ses enfants (débarrasser la table : 3 euros ; vaisselle : 3 ; promenade du grand-père : 4 ; promenade du chien : 2...), il deviendra très difficile, avec le temps, de leur enseigner l'éthique des vertus, selon laquelle la table doit être débarrassée pour une raison propre à l'enfant et à sa famille, le grand-père doit être accompagné parce qu'on l'aime et que c'est le « devoir » d'un petit-enfant, la chambre doit être rangée parce que c'est bien de le faire, etc. Cela ne signifie pas qu'il ne faut jamais utiliser l'argent avec les jeunes enfants ; cependant, il faut l'utiliser comme une récompense et non comme une motivation, c'est-à-dire pour encourager la bonne action et non comme la « raison » d’accomplir une bonne action - la récompense incite à la vertu, elle ne la crée pas ; l'incitation crée l'action, qui n'existerait pas sans elle.

L'incitation utilisée avec les adultes peut remplir sa fonction si elle repose sur une éthique intériorisée capable de résister à l'impact manipulateur des incitations – n'oublions pas que le mot « incitation » vient de incentivus, la flûte qui accordait les instruments, le magicien qui nous emmène là où nous n'irions pas spontanément. Si, en revanche, ces mesures incitatives touchent des personnes qui ne possèdent pas une éthique solide et vertueuse, celles-ci finissent par ressembler à des ânes qui ne réagissent qu'au bâton et à la carotte. C'est la liberté, et donc la capacité de gratuité, qui est au cœur de ces outils et de ces raisonnements. Naguère, il était plus facile que la motivation repose sur une éthique assumée du « travail bien fait », aujourd'hui, c'est beaucoup plus difficile, surtout si elle est introduite trop tôt à la maison ou à l'école.

Ces propos concernent aussi l'argent de poche, avec quelques nuances. Dans ce cas également, même si l'argent de poche ne coïncide pas avec des propositions incitatives (ces deux réalités peuvent coexister, ou bien l'une peut être activée sans l'autre et inversement), un cadre contractuel et économique se met en place. La pédagogie de l'argent de poche conduit inévitablement à la croissance du registre économique et financier et à reléguer au second plan celui de la gratuité et du don, ainsi que la bonne influence de la médiation parentale.

Aujourd'hui, les jeunes ne développent pas une bonne relation avec le monde du travail, notamment parce que la logique économique fait son entrée trop tôt dans les familles, sous couvert d’éduquer à la responsabilité. La culture dominante du business s’étend de plus en plus, et, comme tout impérialisme, il s'infiltre partout, presque toujours à notre insu.

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Éducation financière : avec les plus petits, même pour les tâches ménagères, il faut utiliser l'argent comme une récompense et non comme une incitation.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 03/10/2025

« Les Aventures de Pinocchio », en plus d'être un classique de la littérature mondiale, comportent également beaucoup d’enseignements. Les classiques ne vieillissent pas, et l'éthique économique de Pinocchio n'a pas vieilli non plus. Dans certains passages, on trouve de véritables enseignements sur l'utilisation de l'argent par les enfants et les adolescents. Dès le début de ses aventures, Pinocchio développe une très mauvaise relation avec l'argent, qui est à l'origine des épisodes malheureux de son histoire. Il se retrouve dans le théâtre de Mangiafoco après avoir vendu son abécédaire, puis, avec les cinq écus d'or qui lui ont été donnés, il tombe entre les griffes du chat et du renard et se retrouve victime de leur escroquerie.

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Enseigner aux enfants la logique du don : le modèle n'est pas Pinocchio

Enseigner aux enfants la logique du don : le modèle n'est pas Pinocchio

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Religion – Les méditations de Bernhard Welte explorent les titres et les symboles associés à la Vierge Marie dans la tradition chrétienne. Elles invitent les fidèles à réfléchir sur son exemple, à orienter et construire ainsi leur vie, car elle peut véritablement montrer le chemin du disciple, l’ayant elle-même parcouru.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 24/09/2025

Bernhard Welte (1906-1983), philosophe, prêtre et théologien allemand, fut l’un des plus importants représentants de la philosophie de la religion du XXe siècle, une figure centrale des débats d’Europe centrale sur la nature du christianisme, sa dimension historique et son évolution.

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Welte appartenait au mouvement qui cherchait à concevoir Dieu en dehors de la métaphysique occidentale, tout en préservant sa présence réelle et effective dans la vie concrète des individus et des communautés. Il a notamment beaucoup travaillé sur le dialogue entre le christianisme et le monde postmoderne, en saisissant ses contradictions mais aussi son potentiel pour un renouveau chrétien, y compris une réévaluation de la critique de Nietzsche qui, avec Heidegger (son compatriote et ami), est à l'origine de ce qui reste peut-être son axe de recherche le plus fascinant : « la lumière du néant ».

Car il est sans doute impossible pour le christianisme d'aujourd'hui de s'inscrire dans la postmodernité sans prendre très au sérieux le cri nihiliste de Nietzsche. Le parcours intellectuel et biographique de Welte fut tragique, symbolisé par l'image du combat de Jacob avec l'ange (Genèse 32), un épisode biblique qui lui était très cher.

Il peut donc paraître surprenant qu'un philosophe de cette nature et de cette envergure ait consacré quelques méditations populaires à Marie, récemment rééditées (la première édition, Marie, Mère de Jésus, datant de 1977). Méditations (Morcelliana, 80 pages, 10€). Marie a toujours été prisée par le cœur, l'art, la prière et la piété populaire. Mais la théologie et la philosophie n'ont pas pour autant écrit les plus belles pages sur Marie, aussi bien lorsqu'elles l'ont exaltée en lui attribuant des privilèges uniques et irremplaçables, que lorsqu'après Luther elles l'ont confinée dans un espace théologique trop restreint et dans un espace liturgique et populaire quasi inexistant. Aujourd'hui, une nouvelle rencontre post-moderne avec Marie est véritablement nécessaire, purifiée de la théologie de la Contre-Réforme et du mouvement marial du XIXe siècle marqué par ses nombreuses mariologies. Il faut également une réévaluation des excès de la piété populaire, même si celle envers Marie demeure de loin préférable à celle des théologiens. Car la théologie mariale, ancienne et moderne, ne s'est pas limitée à l'Évangile ni à de la Bible entière pour parler de Marie : elle a cherché à lui bâtir des cathédrales en utilisant comme autant de briques quelques noms, verbes et qualificatifs évangéliques, ce qui a souvent fini par l'éloigner du peuple. Si nous restons simplement fidèles à ce que les Évangiles nous disent d'elle, Marie, en réalité, est déjà sublime et très digne de notre amour : elle le demeure tant qu'elle reste une créature et une mère, une femme, tant qu'elle reste du côté de l'histoire et de la chair, tout comme nous ; avec une mission unique et particulière, certes, mais en partageant toujours notre nature, en demeurant toujours du côté de notre ciel : sa dimension humaine s’en trouve encore plus riche grâce à sa beauté extraordinaire et profondément humaine : « Une mère, par nature, croit d'abord en son fils. Pourquoi en aurait-il été autrement pour Marie ? Il existe un lien naturel de sympathie qui unit la mère et le fils et qui enseigne à la mère à préférer son fils à tous les autres et, en ce sens, à croire en lui. Mais cette foi naturelle est mise à l'épreuve dès que le fils commence à tracer son propre chemin. »

Welte était un fervent défenseur de la dimension historique du christianisme, et cette perspective imprègne également sa compréhension de Marie. Au cours de son histoire Marie a consacré sa vie entière à comprendre qui était véritablement son Fils, et, probablement, ne l'a-t-elle jamais pleinement compris. Marie de Nazareth a dû croire elle aussi et se convertir aux paroles de son Fils – comme tout le monde, comme nous. Affirmer cela ne diminue en rien sa valeur, mais la renforce au contraire, car cela humanise sa foi, ne lui accorde aucune concession anthropologique quant à ses « mérites » passés et présents, ce qui fait d'elle une véritable icône pour chaque croyant. En revanche, lorsque Marie est dissociée de l'Évangile et de sa nature profondément humaine, elle finit par devenir un mythe et connaît ainsi son triste sort à l'époque moderne.

Marie est le modèle et l'icône de la foi chrétienne car, bien qu'ayant joué un rôle unique et irremplaçable dans l'histoire de l'humanité, elle a subjectivement vécu le même chemin que les disciples de son Fils (« fille de ton Fils », Dante, Paradis). Elle aussi a dû devenir une « Araméenne errante », comme tous les chrétiens, et redécouvrir le Fils de sa chair dans l'Esprit : « Marie faisait partie du cercle des disciples réunis en prière… On pourrait penser qu’à ce moment-là, Marie était incontestablement la première en chemin et la plus prisée par les croyants de l’Église naissante. Mais on pourrait aussi penser que dans cette communauté, elle aussi réalisa un long et parfois rude chemin. Et ce qui paraissait parfois obscur devint clair. »

La dévotion populaire envers Marie réunit de nombreux éléments, généralement tous bons. La graine du message évangélique a germé lentement dans le terreau des anciennes cultures méditerranéennes, parmi leurs divinités vénérées, masculines et féminines, notamment celles des étrusques et des romains, qui portaient l'enfant dans leurs bras. Le christianisme a absorbé de nombreux vestiges religieux rencontrés au fil des siècles, et le Moyen Âge « chrétien » était bien plus vaste et diversifié que le seul Évangile. Les larmes et les cierges aux pieds de la Vierge ont des milliers d’années et remontent à l'époque où les hommes et les femmes commencèrent à poser un regard symbolique sur la terre, en cherchant des signes et des moyens de communiquer avec l'invisible et les habitants de l'autre vie, invisibles mais si présents. La Marie que vénérait le peuple n'a jamais strictement coïncidé avec celle de l'Église. Elle était la mère de Jésus, mais aussi l'image du visage féminin de Dieu dans un espace sacré entièrement dominé par les hommes, au ciel comme sur terre. Elle était aussi aimée des femmes parce qu'elle était une mère tenant un enfant dans ses bras ou un fils sur ses genoux (Pietà). Ces femmes du peuple ignoraient les dogmes trinitaires mais imploraient une mère qui avait vécu la même vie qu'elles, partagé les mêmes joies et les mêmes souffrances. Les larmes versées aux pieds de ses statues, très vénérées, et de ses tableaux, n'étaient pas de nature théologique ; elles étaient bien différentes et plus profondes. Tout cela ne diminue en rien Marie mais la rend crédible et proche de nous.

Enfin, l'image que Welte nous offre dans le chapitre consacré à Marie, pleine de grâce, est d'une grande beauté : « Considérons la vie intellectuelle. Elle se développe à travers le questionnement, la recherche et la réflexion. Partout où elle est cultivée, elle exige un effort et une attention considérables. Mais on peut constater que le moment décisif de toute cette vie et de tout ce travail ne provient pas de l’activité humaine… On pourrait dire : une idée vient de me venir à l’esprit. D'où pourrait-elle bien provenir sur le chemin du dur labeur quotidien ? Car grâce à l'émergence d'une bonne idée, tout peut soudainement devenir meilleur, plus libre, plus joyeux, plus ouvert… Quelque chose doit se révéler comme Charis, comme grâce.»

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par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 24/09/2025

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Redécouvrir Marie comme Mère de Jésus

Redécouvrir Marie comme Mère de Jésus

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Éditorial – Le remède quotidien contre la guerre

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 25/09/2025

Il y a quelques jours, une de mes amies avait des difficultés à payer une amende par voie électronique. Elle s'est adressée à une employée de la police qui l'a écoutée et a résolu son problème. En la remerciant, mon amie lui a dit : « Ce serait formidable si tout le monde travaillait comme vous ! », et cette policière s’est émue. Son émotion m'a touché et m'a beaucoup éclairé.

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Chaque jour, nous sommes plongés dans un océan de réciprocité, sans même nous en rendre compte. Un réseau très dense d'amour social entre des inconnus qui nous préparent le petit-déjeuner, nous soignent dans les hôpitaux, éduquent nos enfants à l'école, produisent les objets que nous utilisons, nettoient nos rues et s'occupent de nos aînés. C'est aussi un visage du marché, ou plutôt : le marché est avant tout cet immense réseau de coopération, le plus grand et le plus vaste jamais réalisé au cours de l'histoire humaine. Et le ciment qui maintient cet admirable édifice éthique est le travail, le travail humble et quotidien : nous nous rencontrons, nous nous servons, nous nous parlons simplement en travaillant. Quand on voit ce qui se passe chaque jour grâce au travail des infirmières, des médecins, des enseignants, des maçons, des conducteurs de tramway, des éboueurs, des serveurs, on en vient à douter fortement que la fraternité soit vraiment le « principe oublié » de la Révolution française, ou si, au contraire, ce n'est pas ce que nous avons le plus développé collectivement : ce n'est certainement ni l'égalité ni la liberté qui font fonctionner, chaque matin, les hôpitaux et les écoles. Sans l'école et la santé publique, la liberté et l'égalité effectives seraient trop faibles, mais ce qui nous pousse à agir à chaque instant dans une classe ou dans un service d'urgence se traduit plus facilement par le mot fraternité ; car la fraternité est un lien, une relation, ce n'est ni un droit ni un statut individuel – c'est le bien qui se tisse entre les personnes, qui les relie. Et si un jour les ordinateurs et l'IA font le travail que nous faisons aujourd'hui, nous devrons vite réinventer un autre langage tout aussi sérieux pour communiquer entre nous et ne pas sombrer dans un cauchemar où chacun ne rencontre que lui-même.

Mais il y a autre chose à dire. Les bonnes façons de coopérer coexistent avec les mauvaises. Car si la plupart des femmes et des hommes coopèrent pour faire vivre d'autres femmes et d'autres hommes, il y en a d'autres, une petite minorité, qui s’associent pour faire mourir, moralement et physiquement, d'autres femmes, d'autres hommes et d'autres enfants. Ce sont des personnes qui vivent des jeux d'argent, de la pornographie et de la prostitution : des réseaux mafieux importants et de plus en plus mondialisés où l'on coopère différemment.

Le livre de la Genèse nous raconte d'abord la construction de l'arche de Noé (chap. 6), puis (chap. 11) celle de la tour de Babel. Les constructeurs de l'arche et ceux de la tour-forteresse étaient des travailleurs solidaires entre eux, car sans solidarité au travail, aucun ouvrage ne peut être entrepris.

Même dans la construction de la tour de Babel, il y a une action collective explicite, une communauté de travail. La comparaison entre l'arche de Noé et la tour de Babel nous montre que les solidarités et les associations ne sont pas toutes bonnes, que les initiatives ne contribuent pas au bien : le travail des maçons et des ingénieurs de Babel ne fut pas béni par Dieu qui les a dispersés. Il en va ainsi de certaines réalisations humaines qu'il est bon de défaire. C’est l’œuvre d'hommes et de femmes, qui, pris individuellement, sont souvent bons. La condamnation de Babel ne s'adresse pas au travailleur individuel, c'est une condamnation éthique de ces structures de péché, même lorsqu'elles résultent d’un travail et d’une coopération.

Le travail au service d’œuvres maléfiques coexiste chaque jour avec celui qui contribue au bien. Ces dernières années, nous prenons conscience de manière nouvelle et dramatique de la plus grande coopération maléfique dont les hommes sont capables : la guerre. La guerre est elle aussi une action collective, une coopération, un travail, un jeu d’alliances très complexe. Aucune bataille ne peut être gagnée sans une coopération parfaite, aussi bien dans les usines d'armes que sur les champs de bataille. Mais, si nous y regardons de plus près, nous nous rendons compte que la coopération guerrière diffère radicalement de nos échanges quotidiens. Il s'agit de celle d'un groupe contre celle d'un autre. C'est un jeu à somme nulle (+1,-1) ou à somme négative (-1,2), où la victoire d'un camp correspond à la défaite de l'autre.

C'est le contraire qui se passe dans nos échanges de la vie courante : le marchand de pizza qui me prépare une focaccia, et moi qui la savoure, nous partageons la même joie, qui se traduit par un salut final : « merci », « merci à vous », une réciprocité partagée et affectée du même signe positif (+1,+1).

En tant que citoyens ordinaires, nous ne pouvons pas faire grand-chose face à l'absurdité de ces nouveaux vents de guerre. Il en résulte un grésillement moral constant, qui réduit notre bonheur, et tant mieux s’il en est ainsi, car un bonheur sans ombre serait totalement déplacé aujourd'hui, au milieu de toute les douleurs de notre monde. Chaque matin, des milliards de personnes disent non à la guerre en disant oui à leur travail, aux bons échanges de services, à la bienveillance contagieuse d’une réciprocité partagée. Nous pouvons vivre notre travail comme un remède contre la guerre, en regardant dans les yeux les personnes qui travaillent avec nous et pour nous, et peut-être commencer à les remercier plus souvent : leur émotion peut raviver notre espérance.

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Éditorial – Le remède quotidien contre la guerre

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 25/09/2025

Il y a quelques jours, une de mes amies avait des difficultés à payer une amende par voie électronique. Elle s'est adressée à une employée de la police qui l'a écoutée et a résolu son problème. En la remerciant, mon amie lui a dit : « Ce serait formidable si tout le monde travaillait comme vous ! », et cette policière s’est émue. Son émotion m'a touché et m'a beaucoup éclairé.

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La fraternité du travail

La fraternité du travail

Éditorial – Le remède quotidien contre la guerre par Luigino Bruni publié dans Avvenire le 25/09/2025 Il y a quelques jours, une de mes amies avait des difficultés à payer une amende par voie électronique. Elle s'est adressée à une employée de la police qui l'a écoutée et a résolu son problème. E...
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L'essai posthume - Le grand psychiatre propose des textes tirés des classiques sur une réalité que, contrairement au bonheur, le marché ne peut nous vendre. Parce qu'elle se consume au fur et à mesure qu'elle se génère.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 04/09/2025

Le bonheur est la nouvelle promesse de l'économie de marché. Avant-hier, elle nous promettait le pain, hier le bien-être, aujourd'hui le bonheur. Elle nous le promet de nombreuses façons, dernièrement avec l'intelligence artificielle qui, enfin, en faisant mieux que nous tout ce que nous n'aimons pas et de nouvelles choses que nous ne faisons pas encore, nous donnera le bonheur parfait. Un bonheur qui a trait à l'avoir, au confort, à la liberté de choix, à la croissance, au « plus », et qui frôle souvent le divertissement et le plaisir.

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Ce que le marché ne parvient ni à nous vendre ni à nous offrir, c'est la Joie dont Eugenio Borgna nous parle dans un bel essai (Einaudi, 144 pages, 13 €). Ce n'est pas une œuvre académique, il ressemble plutôt à un carnet, à un journal de voyage, à un recueil de pensées éparses, toutes liées par le thème de la joie. La joie n'est pas le bonheur, car la joie se produit dans le présent, c'est une expérience, tandis que le bonheur (ou le malheur) est un état plus stable. Ce n'est pas non plus la gaieté, même si Borgna ne nous dit pas pourquoi, mais nous le devinons en pensant à la joie parfaite de François, à l'étymologie du mot qui renvoie au fumier (« laetus »).

La Providence a placé la joie parmi les ressources essentielles à la vie. Mais elle l'a cachée dans les petites choses, les plus petites, presque invisibles si nous courons trop vite. Et c'est peut-être pour cette raison que les pauvres et les purs de cœur parviennent à la saisir, peut-être eux seuls. Elle fait partie du paysage de ce Royaume des cieux où vivent tous les pauvres et les purs de cœur, parfois sans le savoir. Elle arrive parfois après de grandes souffrances, des dépressions, des deuils, et son arrivée est la sentinelle qui nous annonce l'aube. C'est une grâce, seulement une grâce, un véritable don. Nous pouvons acheter certains bonheurs : la joie de vivre participe au contraire de la pure gratuité, et c'est la plus belle. Il arrive aussi qu’elle arrive au cours d’une prière différente, et qu’elle soit accompagnée de larmes.

Disons tout de suite qu'il n'est pas facile, même pour un auteur aussi important et excellent que l'était Borgna (1930-2024), d'écrire un livre composé principalement de citations de nombreux grands poètes, écrivains et philosophes de tous les temps. Car il est difficile pour tout le monde d'alterner ses propres pensées avec celles, infinies, de Rilke, Leopardi, Nietzsche ou Simone Weil. Mais peut-être que l'intention ou l'animus de Borgna était justement de nous offrir, à la fin de sa vie (que l'on aurait autrefois qualifiée de longue), les plus beaux mots et textes sur la joie qu'il a rencontrés au cours de sa vie et de celle de nombreux autres, notamment dans l'exercice de son métier de psychiatre. Quoi qu'il en soit, nichées parmi les mots des classiques, certaines réflexions de Borgna sur la joie sont importantes et belles, elles effleurent la beauté de ses citations, comme celle que l'on trouve au début de l'essai : « Le temps de l'espoir est l'avenir, tout comme celui de l'attente ; le temps de la nostalgie et de la tristesse est le passé ; le temps de la joie est le présent, fragile et lumineux ». La joie se produit maintenant, la joie ne s'accumule pas, nous ne sommes plus capables de joie demain parce que nous l'avons ressentie aujourd'hui ou hier ; au contraire, parfois, la longue disette de joie prépare une joie sublime et unique. On la « consomme » tout en la générant. Elle est éphémère comme un papillon, mais dans ce bref vol, elle libère toute sa beauté infinie. Encore : « Dans la joie, il n'y a plus les dimensions du passé et du futur, les soucis et les craintes, les nostalgies et les peurs ; on vit dans le présent, dans l'instant brûlant d'un présent qui s'étire et redonne un sens à la vie ».

Mais les pages les plus originales et les plus suggestives de Borgna sont celles liées à son travail, en particulier l'invitation forte à préserver la joie fragile chez les autres (et en nous-mêmes) aussi et parce qu'elle est éphémère et transitoire : « Il nous incombe à chacun de retrouver les traces de la joie dans les visages, les yeux, les regards et les sourires d'une personne que nous rencontrons, en évitant de l'éteindre par notre inattention et notre indifférence. Ainsi, lorsqu'une patiente ou un patient laisse renaître quelques gouttes, quelques étincelles de joie, on ne peut s'empêcher de se sentir appelé à entrevoir l'aube de l'espoir ». C'est vraiment une très belle page. Et il ajoute : « À l'approche de la conclusion de ce livre, je ne peux m'empêcher de dire que, lorsque, en psychiatrie, mais aussi en médecine, nous rencontrons une personne, jeune ou âgée, baignant dans la joie, et chez laquelle il y a des symptômes de maladie, nous devrions faire tout notre possible pour ne pas blesser cette joie, comme c'est le cas lorsque nous nous en tenons rigoureusement au slogan consistant à dire toute la vérité au malade. La joie est un bien trop précieux pour ne pas la garder près de son cœur, pour ne pas l'accueillir dans sa lumière intérieure et dans sa légèreté, dans sa douceur et dans sa fragilité : dans son silence et dans sa grâce ». Ce sont des mots où tout son art et sa sagesse professionnelle ont fleuri en sagesse et en poésie. De temps en temps, Borgna entre en dialogue avec certains auteurs chrétiens, de Thérèse d'Avila au pape François (avec lequel il termine le livre), comme pour nous donner envie de nous demander : mais quelle est la note caractéristique de la joie des chrétiens ? Il ne répond pas, mais nous invite à la chercher et peut-être à la trouver dans la joie des enfants, que Jésus désigne souvent dans les Évangiles comme des modèles de foi, et nous invite à être comme eux pour entrer dans le Royaume. Il doit donc y avoir quelque chose de spécial dans la joie des enfants par rapport à celle de l'Évangile. Pour eux tout est vraiment et seulement grâce. Les enfants font l'expérience de la vie simplement en vivant, peu importe ce qu'ils font, ils se réjouissent même lorsqu'ils s'endorment n'importe où - le sommeil des enfants est un patrimoine de l'humanité. L'enfance est l'âge de la joie parfaite, car les enfants n'ont que le présent, et c'est dans le présent qu'ils la rencontrent. C'est pourquoi le contact avec les enfants est essentiel à la joie de tous.

La joie devient plus compliquée à l'âge adulte, puis à la vieillesse, car nous sentons la vie nous échapper et, pour ne pas la perdre, nous pensons l'arrêter en la capturant et en la dévorant - et la joie ne vient pas. Divertissements, apéritifs, restaurants, croisières, vacances recherchées toute l'année. Nous dévorons la vie, nous dévorons les gens et tout ce que nous rencontrons pour une joie qui ne vient pas. Mais la joie est aussi compatible avec le grand âge. Elle est cependant très semblable à la joie possible de Sisyphe qui, arrivé au sommet de son énième ascension en poussant son éternel rocher, dans la brève pause entre la fin de l'ascension et le début de la nouvelle descente, dans ce souffle fugace, peut éprouver une joie paradoxale mais réelle : « Il faut imaginer Sisyphe heureux » (A. Camus). Il arrive aussi que ce soit le rocher qui génère une joie tout aussi paradoxale, lorsque la vie a supprimé toutes les raisons des joies et du bonheur passés et que l'on continue seulement parce que la vie impose sa discipline intrinsèque : préparer le petit-déjeuner, sortir acheter du pain, dresser la table avec soin même si nous sommes seuls et qu'il n'y a plus de compagnon. C'est le rocher de la vie qui nous pousse et qui, soudain, peut nous offrir une joie délicate et véritable, qui se faufile entre la vaisselle et le balai. Je laisse le dernier mot à Borgna, en le remerciant : « Nous ne devrions jamais blesser la joie d'une personne qui se confie à nos soins ».

Credits foto: Foto di Arina Krasnikova su Pexels

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L'essai posthume - Le grand psychiatre propose des textes tirés des classiques sur une réalité que, contrairement au bonheur, le marché ne peut nous vendre. Parce qu'elle se consume au fur et à mesure qu'elle se génère.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 04/09/2025

Le bonheur est la nouvelle promesse de l'économie de marché. Avant-hier, elle nous promettait le pain, hier le bien-être, aujourd'hui le bonheur. Elle nous le promet de nombreuses façons, dernièrement avec l'intelligence artificielle qui, enfin, en faisant mieux que nous tout ce que nous n'aimons pas et de nouvelles choses que nous ne faisons pas encore, nous donnera le bonheur parfait. Un bonheur qui a trait à l'avoir, au confort, à la liberté de choix, à la croissance, au « plus », et qui frôle souvent le divertissement et le plaisir.

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Eugenio Borgna sur les traces de la joie : elle est éphémère, mais il faut la préserver

Eugenio Borgna sur les traces de la joie : elle est éphémère, mais il faut la préserver

L'essai posthume - Le grand psychiatre propose des textes tirés des classiques sur une réalité que, contrairement au bonheur, le marché ne peut nous vendre. Parce qu'elle se consume au fur et à mesure qu'elle se génère. par Luigino Bruni publié dans Avvenire le 04/09/2025 Le bonheur est la nouv...
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Spiritualité - Une nouvelle collection éditoriale propose le texte italien sans notes. Une approche qui vise à encourager une lecture « immédiate », dans une étreinte qui laisse de côté la rumeur des réseaux sociaux

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 28/08/2025 

En 1559, en plein concile de Trente, le pape Paul V fit rédiger l'Index des livres interdits (confirmé ensuite en 1564 par Pie IV et en 1596 par Clément VIII, et qui subsista jusqu'au XXe siècle), afin de tenter de contrôler et de freiner l'entrée des vents hérétiques de la Réforme sous les Alpes. Luther avait placé la Bible au centre de sa révolution (sola Scriptura), et le monde catholique réagit en considérant la lecture directe de la Bible comme un signe d'hérésie potentielle. Ainsi, parmi les livres interdits aux fidèles catholiques figuraient également les traductions de la Bible dans les langues vulgaires, dont bien sûr l'italien.

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Les deux premiers siècles de l'imprimerie ont vu paraître de nombreuses éditions de la Bible en italien. Si l'on considère non seulement les éditions intégrales, mais aussi les éditions partielles, entre 1471 et 1562, environ soixante-dix Bibles ont été imprimées, presque toutes à Venise. Par la suite, avec la Contre-Réforme, elles ne sont apparues presque exclusivement qu'à Genève dans les milieux protestants italiens. Il a donc fallu attendre le siècle des Lumières, les impulsions progressistes de Benoît XIV, Antonio Ludovico Muratori ou Antonio Genovesi pour qu'entre 1769 et 1781, une traduction italienne de la Bible latine acceptée par l'Église catholique soit réalisée par l'abbé Antonio Martini. Cette édition est restée la seule édition officielle, basée sur la Vulgate latine, jusqu'au concile Vatican II et sa révolution culturelle au sujet de la bible, qui a donné naissance à de nouvelles versions de la Bible en italien et dans de nombreuses langues modernes. Cependant, pendant les quatre siècles marqués par la Contre-Réforme (1565-1965), la lecture de la Bible en italien, seul ou en groupe, sans la présence d'un prêtre, était une pratique déconseillée. Dans la constitution Dominici gregis custodiae du Concile de Trente du 24 mars 1564, on peut lire : « Les traductions des livres de l'Ancien Testament ne peuvent être accordées qu'à des hommes érudits et pieux, selon le jugement de l'évêque, à condition que ces traductions soient utilisées comme explication de l'édition de la Vulgate pour comprendre les Saintes Écritures et non comme un texte autosuffisant en soi ». En somme, la relation entre l'Église catholique et les Saintes Écritures n'a pas été linéaire, et même la théologie, de la scolastique au concile Vatican II, n’éprouvait pas le besoin de s’appuyer directement sur le texte biblique ; pendant plusieurs siècles, Aristote ou le pseudo-Dionysius ont peut-être été plus considérés et cités que la Bible. Sans parler de l'Ancien Testament, très éloigné de la formation du peuple (même s'il était toujours très présent dans l'art, qui par instinct l'appréciait beaucoup). Marcion, qui voulait exclure tout l'Ancien Testament du canon chrétien, a été vaincu par les Pères et considéré comme hérétique, mais dans la pratique, le peuple catholique a continué à penser que « l'Évangile suffit », que l'Ancien Testament est très compliqué, distant et, tout compte fait, inutile ou nuisible s'il n'anticipe pas l'Évangile et Jésus. L'histoire du monachisme et d'une grande partie de la vie consacrée est différente, où la Parole est le pain quotidien, l'atmosphère et le berceau où se déroulent toute la journée et l'existence - mais, nous le savons, la culture catholique a développé deux voies parallèles : celle des moines, des moniales et des religieuses, et celle des laïcs.

Le Concile Vatican II amorce un virage décisif qui relance et recommande la fréquentation de la Parole à tous les niveaux : « Il est nécessaire que les fidèles aient largement accès à la Sainte Écriture » (Dei Verbum) ; mais des siècles de tradition peu ou pas biblique ne changent pas en l'espace d'une ou deux générations. Il reste donc beaucoup à faire pour parvenir à une culture catholique favorable à la Bible, à toute la Bible, ce qui est vraiment urgent. Nous ne surmonterons pas l'impact, pour l'instant dévastateur, de la culture moderne et scientifique sans une véritable formation biblique, quotidienne et sérieuse, qui dépasse l'approche naïve, improvisée et spiritualiste que l'on trouve souvent dans certains groupes et mouvements, où l'on lit et peut-être vit l'Évangile, sans que tout cela soit accompagné d'une culture biblique, qui est une réalité bien différente et sérieuse par rapport à la simple lecture et mise en pratique de l'Évangile. Une culture biblique sérieuse est également le bon moyen de faire en sorte que les jeunes, une fois devenus adultes, puissent poursuivre leur expérience chrétienne, lorsqu'il est nécessaire de rechercher des fondements plus profonds que les émotions.

C'est pourquoi nous ne pouvons qu'accueillir avec enthousiasme l'initiative de la maison d'édition La Vela, de Lucques, qui a lancé une collection innovante, Les livres de la Bible, sous la direction de Sergio Valzania. De petits livres, très soignés à commencer par le choix de l'image de couverture. Le défi de cette nouvelle entreprise culturelle est indiqué au dos de chaque volume : « Cette collection propose les Livres de la Bible dans la traduction de la CEI, dans un format pratique, sans notes ni commentaires ». Ces livres ne contiennent donc que le texte italien du livre biblique, précédé d'une petite page d'introduction du directeur Sergio Valzania. Toutes les Bibles, y compris celles de Diodati (protestante) ou de Martini, ont toujours été accompagnées de notes en bas de page, même si celles-ci se limitaient souvent à renvoyer à d'autres passages bibliques et guère plus. Valzania et La Vela ont au contraire imprimé le texte sans notes, non pas pour favoriser une approche magique et naïve de la Bible, mais pour alléger et donc encourager une première lecture du texte nu, sine glossa. La première bonne lecture de la Bible est un corps à corps sans intermédiaires, comme celui entre Jacob et l'ange dans la traversée nocturne du Jabbock (chapitre 32 de la Genèse). Un combat qui est aussi une étreinte, qui nous blesse et nous bénit, car après la première lecture, une seconde sera nécessaire : les notes et les commentaires techniques seront alors essentiels.

Pour l'instant, trois livres ont été publiés : la Genèse, le Cantique et Qohélet (l'Ecclésiaste). Une nouvelle belle aventure éditoriale, risquée comme toutes les innovations. Et nous ne pouvons que lui souhaiter bonne chance, parmi les croyants et même les non-croyants, car la Bible est un bien commun mondial pour tous, pour toute personne intéressée par l'exploration du mystère et de la beauté du monde. La Bible contient beaucoup de réalités, toutes importantes, mais elle est avant tout une formation au sens et à la vocation de la parole, des mots, ceux de Dieu et les nôtres. À une époque marquée par les bavardages, l'intelligence artificielle et les fausses nouvelles, parcourir la Bible est un exercice extraordinaire et nécessaire pour apprendre la discipline de la parole. Un dernier conseil personnel pour cette première lecture du texte biblique. Éteignez votre téléphone portable, rendez-vous, seul ou en compagnie, dans un endroit ouvert, silencieux, si possible avec des arbres, des oiseaux, la nature. Et là, il sera possible d'entendre à nouveau, hic et nunc, le son et le sens de la Parole : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».

Credits foto: Photo de John-Mark Smith sur Pexels

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Spiritualité - Une nouvelle collection éditoriale propose le texte italien sans notes. Une approche qui vise à encourager une lecture « immédiate », dans une étreinte qui laisse de côté la rumeur des réseaux sociaux

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 28/08/2025 

En 1559, en plein concile de Trente, le pape Paul V fit rédiger l'Index des livres interdits (confirmé ensuite en 1564 par Pie IV et en 1596 par Clément VIII, et qui subsista jusqu'au XXe siècle), afin de tenter de contrôler et de freiner l'entrée des vents hérétiques de la Réforme sous les Alpes. Luther avait placé la Bible au centre de sa révolution (sola Scriptura), et le monde catholique réagit en considérant la lecture directe de la Bible comme un signe d'hérésie potentielle. Ainsi, parmi les livres interdits aux fidèles catholiques figuraient également les traductions de la Bible dans les langues vulgaires, dont bien sûr l'italien.

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Lire la Bible sine glossa. Et sans téléphone portable.

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Spiritualité - Une nouvelle collection éditoriale propose le texte italien sans notes. Une approche qui vise à encourager une lecture « immédiate », dans une étreinte qui laisse de côté la rumeur des réseaux sociaux par Luigino Bruni publié dans Avvenire le 28/08/2025  En 1559, en ple...
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Le recours à des consultants pour la réorganisation de la vie religieuse introduit dans les communautés des critères et des modèles qui les éloignent de la primauté du charisme. Avec une métamorphose dangereuse

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 10/08/2025

Pendant plusieurs siècles, les charismes chrétiens ont apporté des idées et des catégories à la vie civile. Moines, moniales et frères ont rédigé des statuts communaux, conseillé des princes, des marchands et des banquiers, créé des universités et des hôpitaux. Depuis quelques décennies, la créativité culturelle et sociale des charismes s'est considérablement réduite. En raison notamment de l'absence de rencontre avec l'esprit moderne, la culture chrétienne est entrée dans une nuit sombre et silencieuse, où nous demandons au prophète : « Veilleur, où donc en est la nuit ? » (Isaïe 21,11). Dans cette longue période de disette intellectuelle et spirituelle, les représentants du paradigme gagnant, le business, entrent en masse dans les communautés ecclésiales, où ils voudraient enseigner comment gouverner, comment établir des relations, voire comment être spirituel. Les entreprises ont emprunté la spiritualité au monde des religions, l'ont adaptée à leurs fins commerciales, la dénaturant (la spiritualité ne connaît que la valeur intrinsèque) ; et la spiritualité qui revient aujourd'hui au monde religieux est celle qui a été « génétiquement modifiée » par son passage dans le monde des affaires. Mais nous l'aimons quand même, peut-être même davantage.

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Un domaine décisif où la présence du monde des affaires dans les communautés religieuses est particulièrement importante est celui du leadership, le premier dogme de la nouvelle religion capitaliste. Il existe en effet une affinité élective entre le monde religieux et le leadership. La vie religieuse est née dans le passé comme une société hiérarchique, avec des membres divisés en supérieurs et en sujets. Le monde a ensuite changé, la vision hiérarchique a disparu, générant un véritable vide qui prend diverses formes. La première est l'anarchie, une communauté « fais par toi-même » où chacun a sa propre interprétation du charisme. D'autres réagissent par un retour nostalgique à la hiérarchie et à la « radicalité » du passé, et les dégâts sont peut-être plus importants. Enfin, de plus en plus de personnes se tournent vers des consultants et vers le leadership qui se présente comme une solution simple : il suffit de transformer le supérieur en leader pour sauver à la fois la tradition et l'esprit moderne. Si l'on ajoute ensuite de nouveaux adjectifs au substantif « leadership », la conquête est parfaite : leadership éthique, compatissant, inclusif, authentique, responsable, d'amour, ignatien, bénédictin, de Jésus, franciscain, « serviteur », « attentionné », « gracieux », etc. On travaille chaque jour sur les adjectifs sans remettre en question le nom (leadership), où se trouve pourtant le problème. Mais rien ne conquiert davantage l'âme du monde religieux que le leadership spirituel, le nouveau culte capitaliste sous une apparence mystique qui envahit les communautés, les mouvements, les synodes, où il est accueilli avec le même enthousiasme que celui avec lequel le roi aztèque Montezuma a accueilli Cortès.

Imaginons Sœur Antonia, prieure d'un monastère bénédictin en crise. Les décisions du chapitre rencontrent une opposition croissante chez les religieuses. Des sous-groupes se créent, des conflits larvés, de l'individualisme, des murmures, une baisse d'enthousiasme et de joie. Sœur Antonia perd confiance et espoir. Elle va lire les anciennes constitutions, y trouve un langage et des mots qui lui semblent lointains. Un jour, une religieuse propose de faire appel à une agence experte en gouvernance et leadership, spécialisée dans la vie consacrée. Le travail commence et, après trois semaines, les consultants identifient le cœur du problème : la prieure est encore considérée comme une supérieure, il faut qu'elle se transforme en leader spirituel, selon les principes suivants : (1) le leader spirituel n'a pas besoin de hiérarchie, car le consensus intérieur et l'adhésion libre des disciples naissent du « charisme du leader » ; (2) il doit ensuite posséder « des niveaux plus élevés de valeurs éthiques » (Oh & Wang, 2020) ; (3) en outre, « il doit être attrayant, crédible et considéré comme un modèle moral » (Brown, Trevino et Harrison, 2005). Au début, Sœur Antonia est un peu perdue - elle se demande : « Mais ai-je toutes ces qualités ? » - ; mais les consultantes la convainquent ensuite en lui montrant que le leadership spirituel est plus égalitaire et plus doux que les règles des fondateurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Disons tout de suite que le véritable problème de ces changements n'est pas leur échec, mais leur succès : souvent, la métamorphose réussit, mais au lieu de s'envoler comme un papillon, on se réveille dans le lit de Gregor Samsa (Kafka).

Le premier malentendu du leadership réside dans le mot même de leadership. Car sa philosophie repose sur la distinction entre celui qui dirige (le leader) et celui qui est dirigé (les followers). Aucune théorie du leadership ne peut remettre en cause ce dualisme, même lorsqu'elle affirme explicitement vouloir le dépasser. Le leadership est en effet un concept hiérarchique et positionnel en soi - il suffit de penser à l'usage populaire du mot dans le sport : « leader de la course », « leader corner »…

Il y a ensuite un deuxième problème, décisif. Toute théorie du leadership implique nécessairement de mettre l'accent sur le leader en tant que modèle éthique et spirituel pour ses disciples : le leader doit devenir la référence pour ses disciples. Et ainsi, on oublie quelque chose de fondamental : dans les monastères et les couvents, le leader n'est ni l'abbé ni l'abbesse, mais la règle et le charisme. L'abbé est le premier disciple. Malheur donc au jour où, dans les monastères, un moine penserait devoir suivre un leader, une personne autre que le Christ qui nous rappelle avec force : « Ne vous faites pas appeler guides » (Mt 23, 10). C'est dans l'absence de leader que réside le secret de la longévité du charisme du monde monastique, qui se distingue en cela des mouvements et des nouvelles communautés charismatiques du XXe siècle. Dans ces dernières, en effet, le fondateur ressemble beaucoup au « leader charismatique » décrit par Max Weber, où tout et tous dépendent de la personne du leader. Le leadership du fondateur est essentiel à la naissance de ces mouvements, mais ceux qui ont réussi à dépasser la phase fondatrice ont dû passer d'un leadership personnel à un gouvernement détaché des caractéristiques d'une ou plusieurs personnes. Le leadership du fondateur est le grand héritage des mouvements charismatiques, mais c'est aussi leur grande faiblesse. Lorsque, au contraire, les mouvements pensent surmonter la crise post-fondateur en traitant le président comme un leader, c'est-à-dire comme le fondateur, ils rencontrent des difficultés fatales. La sagesse des communautés après les fondateurs consiste avant tout à savoir transformer le gouvernement en une clé post-leadership, où l'on parvient à rester ensemble non pas en se conformant et en suivant un nouveau leader, mais sur la base du charisme de tous et de chacun. Un changement vraiment radical.

Et nous arrivons ainsi à un troisième nœud. Les théories du leadership oublient que les sœurs d'une communauté ne sont pas les disciples de la prieure, même si celle-ci est la plus spirituelle et la plus éthique de l'univers : elles suivent plutôt chacune la règle, le charisme et la vocation (qui est une manière de suivre le Christ), et chacune obéit à la meilleure partie d'elle-même. Imaginer que les communautés peuvent être conçues comme une dynamique de leader spirituel et de disciples, c'est perdre le sens profond du charisme et des communautés. Lorsque les experts en leadership arrivent, ils reproposent la vision dichotomique leader/disciples et, sans le vouloir (c'est leur métier), ils conduisent la communauté dans la mauvaise direction. Travaillant depuis des années avec Paolo Santori sur le leadership, je suis convaincu que cela est de plus en plus néfaste pour les entreprises, mais que cela est vraiment dévastateur dans la vie religieuse. Car si, dans les entreprises, on rentre chez soi le soir et tout se relativise, dans les communautés, on ne sort pas le soir, et si l'on attribue aux responsables un charisme sacré, la hiérarchie devient plus totalisante et dangereuse que l'ancienne, où il existait au moins des limites, des frontières et des contrepoids à l'autorité de l'abbé.

Que pourraient donc faire Sœur Antonia et sa communauté ? Tout d'abord, reconnaître la crise, ne pas la nier, l'appeler par son nom et faire sortir ses anges et ses démons. Ensuite, l'accueillir chez soi et faire la fête avec ce nouvel invité. Écouter la crise jusqu'au bout, la laisser parler, crier, car elle a des choses précieuses à dire, cachées sous l'enveloppe de la douleur et de la peur. Ensuite, commencer à s'écouter les unes les autres, sans précipitation. Prier les Psaumes, Job, le Cantique, car les siècles, les millénaires de fréquentation quotidienne des Écritures sont un patrimoine infini, y compris en matière de gouvernement et de relations pendant les crises. Ainsi, sœur Antonia fera sa part, chacune fera la sienne, et toutes avec la même dignité, le même honneur, le même respect. Elle ne se sentira pas la leader spirituelle de ses sœurs, elle ne se présentera pas comme un modèle moral ou spirituel pour les autres. Elle sera fragile et pleine de limites comme tout le monde, mais elle continuera à croire en l'esprit et au charisme - c'est l'espérance chrétienne - et elle vivra sa tâche transitoire uniquement comme un service. Elle jouera simplement son rôle dans un « jeu » collectif, son pas dans une « danse » communautaire. D'autant plus que, si l'on regarde vraiment la Bible, les personnes choisies pour les tâches les plus importantes - de David à Moïse, d'Esther à Pierre - étaient les moins aptes à être présentées comme des modèles spirituels à suivre : ils ont plutôt été choisis parce qu'ils n'étaient pas à la hauteur de leur tâche - l'inadéquation est la condition ordinaire des rois et des prophètes bibliques, et conscients de cela, ils désignaient la Loi (la Torah) comme « leader ».

Parfois, une solution, toujours provisoire, finira par arriver. D'autres fois, il faudra plutôt cohabiter avec l'absence de solution, comme nous le faisons tous dans nos familles, nos institutions et nos entreprises. Car le métier de vivre consiste en une cohabitation croissante avec les limites, l'imperfection et l'inadéquation. Jusqu'à la fin.

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Le recours à des consultants pour la réorganisation de la vie religieuse introduit dans les communautés des critères et des modèles qui les éloignent de la primauté du charisme. Avec une métamorphose dangereuse

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 10/08/2025

Pendant plusieurs siècles, les charismes chrétiens ont apporté des idées et des catégories à la vie civile. Moines, moniales et frères ont rédigé des statuts communaux, conseillé des princes, des marchands et des banquiers, créé des universités et des hôpitaux. Depuis quelques décennies, la créativité culturelle et sociale des charismes s'est considérablement réduite. En raison notamment de l'absence de rencontre avec l'esprit moderne, la culture chrétienne est entrée dans une nuit sombre et silencieuse, où nous demandons au prophète : « Veilleur, où donc en est la nuit ? » (Isaïe 21,11). Dans cette longue période de disette intellectuelle et spirituelle, les représentants du paradigme gagnant, le business, entrent en masse dans les communautés ecclésiales, où ils voudraient enseigner comment gouverner, comment établir des relations, voire comment être spirituel. Les entreprises ont emprunté la spiritualité au monde des religions, l'ont adaptée à leurs fins commerciales, la dénaturant (la spiritualité ne connaît que la valeur intrinsèque) ; et la spiritualité qui revient aujourd'hui au monde religieux est celle qui a été « génétiquement modifiée » par son passage dans le monde des affaires. Mais nous l'aimons quand même, peut-être même davantage.

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Mère supérieure ou « leader » ? Le couvent n'est pas une entreprise

Mère supérieure ou « leader » ? Le couvent n'est pas une entreprise

Le recours à des consultants pour la réorganisation de la vie religieuse introduit dans les communautés des critères et des modèles qui les éloignent de la primauté du charisme. Avec une métamorphose dangereuse par Luigino Bruni publié dans Avvenire le 10/08/2025 Pendant plusieurs siècles, les ...
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La diffusion des techniques de conseil en entreprise dans les couvents et les monastères a un impact sur la vie religieuse. Mais les inspirations prophétiques viennent des extrêmes et non de la « médiane » entre les possibilités.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 02/08/2025 

Les théories, les méthodes et les techniques du conseil en entreprise et du management font leur entrée dans les congrégations, les couvents, les mouvements et les communautés. Le phénomène le plus visible est l'organisation d'assemblées et de chapitres qui ne se déroulent plus sans un ou plusieurs experts extérieurs qui dirigent – « facilitent » –, comme si en une décennie nous avions oublié des siècles de sagesse charismatique et étions devenus des analphabètes de la relation.
Désormais, les post-it marquent le nouvel environnement, les responsables sont poussés à participer à des cours de leadership, les communautés sont appelées à découvrir leur mission et leur raison d'être (purpose), sur la base de leur vision qui émerge lors des world cafés, mots sacrés du nouveau karma de la vie religieuse. Une religieuse d’un charisme missionnaire, après l'un de ces cours, m'a dit avec étonnement : « Tu sais que j'ai découvert que nous aussi, nous avons une mission ? » La question du leadership est peut-être le phénomène le plus préoccupant, c'est pourquoi nous l'examinerons de près dans le prochain article. Ce sont des outils très appréciés, agiles, légers, féminins et enchanteurs : des techniques et des pratiques nées dans le monde des grandes entreprises qui les ont empruntées à la psychologie des organisations. Elles portent donc les traits somatiques et éthiques des grandes entreprises mondiales, même si elles se présentent comme une technique neutre. En réalité, aucune technique n'est exempte d'idéologies et de valeurs, mais la grande idéologie de la technique est de se présenter sans idéologie.

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À quoi cette culture croissante du « management entrepreneurial » de la vie religieuse est-elle due ? Parmi les nombreuses raisons, l'une est décisive. Les communautés charismatiques sont nées avec une idée très précise du gouvernement et des relations, qui a récemment connu une crise dans sa rencontre et sa confrontation avec la culture moderne. Ces anciennes institutions étaient en effet l'expression d'une société inégale, hiérarchique et patriarcale. Les trois vœux religieux étaient des instruments adéquats pour assurer leur fonctionnement : des personnes célibataires sans famille, sans droits sur leurs richesses et leur héritage, et liées à leurs supérieurs par un lien sacré d'obéissance. En l'espace d'une génération, ce modèle s'est effondré, et les communautés sont restées muettes en matière de relation, surtout avec les jeunes générations du monde à venir. C'est alors que, dans cette crise identitaire profonde et silencieuse, les puissants outils d'entreprise sont perçus comme une planche de salut. Le conseil comble un vide, mais il crée rapidement une infantilisation et un manque d'autonomie des communautés, qui s'ajoute à la dépendance (addiction) et à l'insécurité croissante des responsables qui demandent alors de plus en plus de conseils pour tout ; ainsi, les techniciens finissent par devenir non seulement des prête-plumes pour les discours et les documents, mais aussi des directeurs et des supérieurs invisibles. On comprend alors que c'est la demande (de la part des communautés) qui génère l'offre. Il est inutile de préciser qu'il existe des consultants honnêtes dans le domaine de la vie religieuse (j'en connais quelques-uns) et qu'ils sont nécessaires, surtout lorsqu'ils essaient d'adapter des outils et des techniques, en tentant des hybridations entre le charisme et le monde de l'entreprise et de la psychologie. Mais le cœur du problème réside dans les communautés qui doivent reprendre leur destin en main.

Il faut quelque chose de différent, de très différent, et tout de suite. Les communautés charismatiques ne sont pas des entreprises. Ce sont certes des organisations, mais leur identité est trop différente de celle des entreprises pour pouvoir être traitées avec les mêmes outils. Elles sont semblables à 98 %, comme notre ADN et celui des chimpanzés, mais si l'on ne voit pas et ne connaît pas ces 2 % de différence, on ne comprend rien à un couvent ni à un monastère. Une religieuse n'est pas une employée de son institut, elle n'est pas une collaboratrice, elle n'est pas une ressource humaine, ni l’adepte d'une leader. Elle n'a pas de purpose (but), elle n'a pas de vision : elle est dépositaire d’un charisme (sans le posséder), qui relève d’une réalité profondément différente de tout ce qui est enseigné dans les écoles de commerce ou de psychologie du travail. La quasi-totalité des techniciens et des experts n'ont pas et ne peuvent avoir une culture biblique ou théologique suffisante, ni même une véritable fréquentation du monde mystérieux des charismes et de l'Esprit, le plus mystérieux et le plus merveilleux de la terre. N'oublions pas non plus que l'arrivée de techniciens externes dans les entreprises est née de la nécessité de servir de médiateurs dans les relations de travail directes, afin que les managers ne « touchent » pas aux émotions de leurs collaborateurs, de plus en plus complexes et fragiles. En effet, l'expert, qui vient de l’extérieur, « touche » les personnes à la place des « leaders ». Ces techniques sont donc des outils d'immunité relationnelle. Mais demandons-nous : que restera-t-il des communautés charismatiques si la culture immunitaire s'affirme, s'il est vrai que l'immunitas est la négation de la communitas ?

Pensons, pour ne citer qu'un exemple, au chapitre d'une congrégation. Les méthodes des experts en techniques participatives créent le syndrome bien connu de la médiane : dans le passage des idées individuelles au document du groupe de travail, puis des groupes à la synthèse finale, les techniques ont tendance à sélectionner les thèses et les valeurs médianes, et donc à écarter les extrêmes. Cette méthodologie fonctionne pour les entreprises (lorsque les chois sont faciles), pour les décisions politiques et pour les institutions, y compris celles du Vatican ou des diocèses (où elle est aujourd'hui très populaire), où il est nécessaire de réduire les conflits entre les positions et de parvenir rapidement à des solutions qui satisfassent la plupart ou la majorité. Mais pour ce qui est des charismes, la règle de la médiane ne fonctionne pas. Les charismes sont les héritiers des prophètes bibliques : les solutions et les idées prophétiques proviennent (presque) toujours des extrêmes, de ce qu’on rejette, et non des médianes. Si l'on applique la méthode de la médiane dans les chapitres, on finit en effet par rédiger des documents où l'on ne trouvera pas les idées les plus innovantes - c'est le phénomène que mon ami Tommaso Bertolasi appelle la « galette de riz » : tout le monde peut la manger parce qu'elle n'a pas beaucoup de goût. Aucune idée d'Isaïe, de Jean-Baptiste ou de Jésus ne serait aujourd'hui sélectionnée par un facilitateur, car elles s'écartent trop de la médiane. On obtient le même résultat médian lorsque les documents finaux sont rédigés en additionnant les synthèses des travaux des groupes. Le syndrome de la médiane tend à éviter ou à réduire les conflits ; mais dans les charismes, on ne trouve aucune solution véritable sans affronter, faire émerger et prendre en charge les conflits (il suffit de penser à la Bible, à Paul et aux évangiles). En résumé, si les communautés charismatiques creusaient davantage au cœur du charisme, elles trouveraient des intuitions et une sagesse qui, actualisées, seraient la seule façon juste de diriger la communauté, les chapitres et les assemblées. Il faut donc changer. Une communauté spirituelle qui ne veut pas mourir ou se transformer en ONG devrait recourir peu et de manière subsidiaire à des consultants, les choisir avec soin et travailler davantage elle-même sur la culture organisationnelle de son charisme. Externaliser les relations communautaires n'est pas à mettre sur le même plan que la sous-traitance de la cantine ou le nettoyage du couvent : dans les relations, tout le charisme est en jeu. La première étape décisive appartient à la communauté, avec les personnes et les talents dont elle dispose, hic et nunc, comme elle le sait et comme elle le peut. « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Lc 9, 13). Ce travail doit être jalousement gardé dans une intimité collective, sinon, à court terme et sans que nous nous en rendions compte, il ne restera du charisme que quelques tableaux du fondateur et une pensée pour les vœux de Noël.

 (continua)
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La diffusion des techniques de conseil en entreprise dans les couvents et les monastères a un impact sur la vie religieuse. Mais les inspirations prophétiques viennent des extrêmes et non de la « médiane » entre les possibilités.

par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 02/08/2025 

Les théories, les méthodes et les techniques du conseil en entreprise et du management font leur entrée dans les congrégations, les couvents, les mouvements et les communautés. Le phénomène le plus visible est l'organisation d'assemblées et de chapitres qui ne se déroulent plus sans un ou plusieurs experts extérieurs qui dirigent – « facilitent » –, comme si en une décennie nous avions oublié des siècles de sagesse charismatique et étions devenus des analphabètes de la relation.
Désormais, les post-it marquent le nouvel environnement, les responsables sont poussés à participer à des cours de leadership, les communautés sont appelées à découvrir leur mission et leur raison d'être (purpose), sur la base de leur vision qui émerge lors des world cafés, mots sacrés du nouveau karma de la vie religieuse. Une religieuse d’un charisme missionnaire, après l'un de ces cours, m'a dit avec étonnement : « Tu sais que j'ai découvert que nous aussi, nous avons une mission ? » La question du leadership est peut-être le phénomène le plus préoccupant, c'est pourquoi nous l'examinerons de près dans le prochain article. Ce sont des outils très appréciés, agiles, légers, féminins et enchanteurs : des techniques et des pratiques nées dans le monde des grandes entreprises qui les ont empruntées à la psychologie des organisations. Elles portent donc les traits somatiques et éthiques des grandes entreprises mondiales, même si elles se présentent comme une technique neutre. En réalité, aucune technique n'est exempte d'idéologies et de valeurs, mais la grande idéologie de la technique est de se présenter sans idéologie.

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Les communautés ne sont pas des entreprises : la culture managériale étouffe le charisme

Les communautés ne sont pas des entreprises : la culture managériale étouffe le charisme

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Opinions - Donner un nom aussi ambitieux à une fonction gouvernementale reviendrait à faire quelque chose de prophétique en temps de guerre. Confier cette fonction à une femme le serait encore plus.

par Luigino Bruni*

publié dans Avvenire le 29/06/2025

L'histoire civile et morale des peuples peut être écrite en suivant l'histoire de leurs ministères. Les ministères supprimés, les nouveaux noms donnés aux anciens ministères, les noms choisis pour les nouveaux. Le gouvernement Mussolini, par exemple, pendant les vingt années les plus sombres de notre histoire moderne, a changé les noms des anciens ministères, en a supprimé certains et, surtout, en a introduit beaucoup de nouveaux : ministère des corporations, ministère de la production de guerre, de l'éducation nationale, de la culture populaire, etc. Et il a conservé le ministère de la guerre.

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En 1947, le gouvernement De Gasperi a changé le nom de l'ancien ministère de la Guerre en « Ministère de la Défense », un nouveau nom issu de la tragédie infinie des guerres, du fascisme, de l'Assemblée constituante. Un nom né de la même conscience collective qui, cette même année, rédigeait l'article 11 de la Constitution républicaine, sur le rejet de la guerre. Les nombreux gouvernements de la République ont ensuite introduit, de temps à autre, de nouveaux ministères (Ministère du Tourisme, des Biens culturels et environnementaux, des Sports...) et ont changé le nom d'autres ; comme lorsque, après un long processus impliquant des gouvernements de toutes tendances politiques, le « Ministère de l'Instruction publique » a été amputé de l'adjectif « publique ». Un nom qui a ensuite été modifié et dénaturé par le gouvernement Meloni, qui a voulu ajouter le triste substantif « mérite » à l'éducation qui n'était plus publique. Quiconque a créé une entreprise, une institution ou une association sait que le choix du premier nom ou son éventuel changement est toujours un fait extrêmement important. On change de nom à la suite d'un événement décisif, d'un traumatisme, d'un deuil, d'un mariage, d'un changement d'époque qui modifie radicalement les coordonnées de la vie, d'une communauté, du marché et de la société. Ce n'est jamais une opération esthétique, cela ne devrait jamais l'être. Les guerres sont revenues chez nous, même si nous faisons semblant de croire qu'elles ne concernent que les autres et que nous jouons le rôle confortable de ceux qui n'envoient que des armes de défense ou qui augmentent leur arsenal militaire par prudence. Ces guerres que, du moins en Europe, nous pensions avoir reléguées aux livres d'histoire, sont revenues dans les journaux et les chroniques, dans les sujets abordés par nos enfants à l'école. D'où une première question : ne serait-il pas opportun ou nécessaire de changer au moins le nom de l'actuel Ministère de la Défense en « Ministère de la Défense et de la Paix » ? Ainsi, après la première transformation du Ministère de la Guerre en Ministère de la Défense, aujourd'hui, à une époque où la guerre est dramatiquement revenue, on pourrait faire un pas culturel et éthique dans la seule bonne direction, avec un humble changement de nom.

Mais on pourrait faire encore plus, et de manière vraiment prophétique : prendre très au sérieux la campagne pour la création d'un ministère de la paix, lancée à l'origine dans les années 90 par Don Oreste Benzi, puis relancée dans ces pages il y a quelques mois par Stefano Zamagni (bon disciple de Don Oreste), et aujourd'hui reprise par différentes associations. Qu'y a-t-il de plus opportun et nécessaire que ce nouveau ministère ? La politique a autre chose en tête, nous le voyons, et elle signe donc la demande de réarmement de l'OTAN, répondant de manière erronée à notre propre préoccupation. Seule une campagne qui partie d'abord une boule de neige pour devenir une avalanche, pourra obtenir ce qui n'apparaît aujourd'hui que comme un désir ou une utopie. Car, comme nous l'enseigne l'histoire, lorsque la réalité atteint et dépasse un seuil critique invisible, elle révèle son autorité absolue qui l’emporte sur toutes les idéologies et tous les intérêts partisans.  Comment un tel Ministère devrait-il fonctionner ? Quels seraient ses bureaux et ses départements ? Quelles seraient ses compétences ? Tout cela reste à voir, mais pour l'instant, il faut simplement poursuivre la campagne, à tous les niveaux. Car, comme aimait à le dire Don Oreste, « les belles choses se font d'abord, puis on y réfléchit ». Et quoi de plus beau que la paix ? À tout moment, en tout lieu, à notre époque ?

Enfin, le ministre de ce nouveau Ministère devrait être une femme. La Bible regorge de « femmes de paix » (auxquelles Avvenire a consacré une longue campagne journalistique, ndlr) qui ont su utiliser leur talent relationnel pour éviter des conflits potentiels. Abigaïl, la femme anonyme de Tekoa, la reine Esther. Des femmes sages qui ont réussi à éviter des guerres grâce à leurs paroles différentes, grâce à un logos de paix. Peut-être parce que dès leur plus jeune âge, on leur apprend à transformer les premiers sons et bruits en mots, parce qu'elles nourrissent leurs enfants avec du lait et des histoires, ou peut-être parce que pendant des milliers d'années, sous les tentes, elles échangeaient surtout des paroles de vie. Peut-être pour toutes ces raisons, et certainement pour d'autres encore, les femmes savent souvent parler de paix différemment et mieux que les hommes. Elles savent surtout chercher, créer, inventer des mots qui n'existent pas encore, mais qui doivent absolument exister pour continuer à vivre. Une femme ministre de la paix. Peut-être une mère, car l'histoire de la paix et des guerres ne devrait être écrite que par les mères.

* Vice-présidente de la Fondation The Economy of Francesco

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Un ministère de la paix est nécessaire

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